La Main de Dieu

Disponible sur Netflix

©Gianni Fiorito/Netflix

Le cinéma de Paolo Sorrentino prend la forme d’une foule de fantasmes. Il projette une multitude de visions oniriques, étonnantes ou sulfureuses pour saisir le réel de biais, même lorsque les sujets sont directement politiques. Pour la première fois, le réalisateur revient sur l’origine de telles images, et de sa vocation elle-même : sa jeunesse dans les années 1980, qu’il dévoile à travers une superbe autobiographie.

À Naples, Fabietto, 17 ans, vit avec sa famille dans un appartement avec balcon, sur lequel on regarde les matchs de foot à la télé. La fratrie est nombreuse : un repas dominical assure la complicité d’au moins une douzaine de participants. Chacun a son caractère bien trempé, les mots d’esprit se disent à voix haute tandis que les moqueries jamais méchantes s’échangent un peu plus discrètement. Cela ressemble à l’énergie traditionnelle d’une comédie à l’italienne : de la répartie dans une famille de la classe moyenne sous le soleil méditerranéen, le goût des parents pour les farces (féroces ou grotesques, toujours drôles) et la tendance à l’excès – lorsqu’il s’agit d’évoquer la possible venue de Diego Maradona dans le club de la ville, les hommes de la maison oublient tout le reste car rien d’autre ne devrait être plus important.

Accordés au regard de Fabietto, nous accédons à cet univers joyeux dans lequel il s’agit à la fois d’observer et de grandir. L’adolescent découvre ainsi le monde attirant de garçons plus âgés, le sexe avec une vieille dame et même le cinéma au coin d’une rue, lors d’une scène féérique. Lorsque l’on comprend que ce parcours initiatique se double d’un geste profondément personnel de la part du cinéaste, cela renforce son intensité. Si quelques plans emblématiques du style sorrentinien existent toujours (notamment cette façon de disposer les personnages dans le cadre à des distances équivalentes), le ton choisi par le réalisateur de La Grande Bellezza est moins pop qu’à l’accoutumée. En nous permettant l’accès à un paysage intime, les yeux de Fabietto deviennent l’objectif par lequel naissent des images qui se feront moteur de cinéma. Par exemple l’importance du fantasme féminin qui irrigue l’œuvre de Sorrentino, apparaît ici cristallisée en la présence de la tante de Fabietto, dont il se sent proche parce qu’il la désire.

Paolo Sorrentino affronte la sélection de ses souvenirs pour faire de certains d’entre eux de fortes images absentes, ce qui en constitue une matière bouleversante. Le drame matriciel qui assure le tournant du film repose ainsi sur une image manquante. Fabietto engrange, subit, regarde, et doit se construire avec tout ça. Les quinze dernières minutes font partie de l’une des plus belles fins de film récent : la rencontre avec un metteur en scène, Antonio Capuano, maître de Paolo Sorrentino, qui hurle des principes définitifs à l’adolescent comprenant alors qu’il n’a d’autre choix que l’art pour donner un peu de sens à sa vie. Ou comment Paolo devint cinéaste… Le cinéma n’apparaît alors que comme le seul refuge possible contre la dureté du réel, un lieu de fantasmes où l’on retrouve de temps en temps ses fantômes.

La Main de Dieu / De Paolo Sorrentino / Avec Filippo Scotti, Toni Servillo, Teresa Saponangelo, Luisa Ranieri / Italie / 2h14 / Sortie le 15 décembre 2021 sur Netflix.

Retrouvez notre entretien avec le comédien Filippo Scotti.

3 réflexions sur « La Main de Dieu »

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