Rencontre avec : Filippo Scotti

Filippo Scotti dans La Main de Dieu de Paolo Sorrentino. ©Gianni Fiorito/Netflix

Il interprète l’alter ego du cinéaste Paolo Sorrentino dans La Main de Dieu, aujourd’hui sur Netflix, et pour lequel il a reçu le prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir à la Mostra de Venise. Filippo Scotti est notre invité.

Quelle était votre relation au cinéma de Paolo Sorrentino avant de savoir que vous travailleriez avec lui ?

J’étais très jeune lorsque j’ai vu mon premier film de Paolo Sorrentino, L’Ami de la famille (2006). Ensuite, j’ai regardé tous ses films, je savais très bien qui il était. C’était un choc pour moi de me retrouver à travailler avec lui. Non seulement on m’avait donné le premier rôle, mais en plus j’avais la pression de jouer pour un grand réalisateur dont j’étais l’un des fans. Cette pression n’a duré que quelques jours, je suis ensuite passé à autre chose.

Comment s’est déroulé le casting de La Main de Dieu ?

J’ai reçu un mail en juin 2020 pour le casting d’un film dont le nom du réalisateur n’était pas précisé. J’avais ma petite idée : ma sœur avait lu quelques temps plus tôt un entretien avec Paolo Sorrentino dans lequel il parlait d’un film sur Naples. On s’est dit que ça pourrait être lui… Par ailleurs, il y avait un détail significatif. Normalement, au casting, on nous demande toujours d’enlever nos boucles d’oreille et de se raser la barbe ; là, il n’était pas question des boucles d’oreille et pour la barbe, si on avait des favoris, on pouvait les garder. Un indice supplémentaire. J’ai donc fait un premier essai, puis un deuxième en présence de Paolo Sorrentino, et trois autres ont suivi. En tout, il a dû y avoir cinq rendez-vous en l’espace d’un mois. C’était difficile et très beau à la fois, parce qu’à chaque fois Paolo me demandait de « sortir une vérité » sans trop me préoccuper du texte, pour voir qui j’étais vraiment.

C’est un rôle très intime pour Paolo Sorrentino. Dans quelle mesure est-ce qu’il vous a partagé ses souvenirs de jeunesse ?

En réalité, il ne l’a pas fait. Je ressentais une vraie anxiété à l’idée de jouer le réalisateur jeune, et j’ai décidé à l’issue du premier jour de tournage que je ne m’en tiendrais qu’au scénario, à Fabietto en tant que personnage. Je me concentrerais sur le rôle et je ne poserais pas de question sur cet épisode-ci ou cette anecdote-là, sur ce qu’il s’est vraiment passé ou pas. Je pense que cela m’aurait distrait. C’est ce qui a permis ma dynamique de travail durant les deux mois de tournage, où j’étais présent quasiment tous les jours. Si je lui avais posé des questions, il se serait probablement ouvert, mais j’ai préféré ne pas le faire.

À propos de quoi est-il le plus exigeant en tant que metteur en scène ?

Il a une vision très claire de ce qu’il veut obtenir. Il arrive sur le tournage avec une idée extrêmement précise et souhaite repartir avec ce qu’il avait prévu exactement de faire. Je me souviens de plusieurs scènes que nous avons dû tourner de nombreuses fois car il ne lâchait pas, il ne s’est jamais contenté de quelque chose qui n’était pas ce qu’il voulait. Mais il l’a toujours fait en se manifestant à mon égard avec respect et tact.

La scène de l’hôpital vous a probablement posé beaucoup de questions. Comment l’avez-vous travaillée ?

C’est une scène très intéressante, parce que j’en ai entendu parler lors de mon deuxième rendez-vous avec Paolo. C’était le matin, très tôt, il m’a demandé de jouer la scène, puis j’ai été pris pour le rôle et je n’en ai plus entendu parler jusqu’au dernier jour du tournage. Pour moi, c’était important d’attendre ce dernier jour, ça m’a beaucoup aidé. Pour la tourner, j’ai éteint mon cerveau, je me suis dit « j’écoute Paolo, je fais ce qu’il me demande et pas plus ». Ça nous a beaucoup aidé tous les deux que ce soit la dernière scène du tournage.

Toni Servillo travaille depuis longtemps avec Paolo Sorrentino. Vous a-t-il donné des conseils ?

Au départ, j’observais Toni Servillo pour essayer de deviner s’il me jugeait ou non… Je me suis rendu compte qu’il avait finalement une très grande disponibilité. Je crois que le rapport père-fils de nos personnages m’a aidé, je me suis senti à l’aise dans cette relation. Il ne m’a pas donné de conseil, mais le fait qu’il ne m’en donne pas en était un en soi ! C’est un peu comme s’il l’avait fait en permettant cette proximité, cette complicité.

L’énergie de Naples est très importante dans le film. Que vous inspire cette ville ?

Je suis arrivé à Naples à 9 ans. Je suis né dans le nord de l’Italie, au bord du lac de Côme, et cela m’a beaucoup changé… C’était un vrai drame pour moi lorsque je suis arrivé. Les années passant, je me suis rendu compte que c’était une chance, parce que c’est une ville qui fait grandir. Il m’est difficile d’expliquer cette émotion. Naples te donne beaucoup d’énergie et t’en enlève aussi énormément, c’est une ville qui fatigue, elle est complexe et contradictoire. C’est peut-être pour ça qu’elle est merveilleuse.

En France, trop peu de films italiens nous parviennent… Quel est votre regard sur le cinéma italien contemporain ?

Il y a beaucoup de cinéastes italiens contemporains importants : les frères d’Innocenzo, Paolo Sorrentino évidemment, Matteo Garrone, Jonas Carpignano, Alice Rohrwacher, Pietro Marcello… La liste est très longue, je pourrais continuer ! Je me perds toujours dans les listes. Il y a un panorama très vaste mais malheureusement il n’y a pas assez d’espace pour tout le monde, le système ne le permet pas. Beaucoup d’amis plus âgés que moi ont de grands talents et restent malgré tout inconnus. Le problème n’est pas celui d’être inconnu mais de ne pas avoir la possibilité de s’exprimer. Mais il n’en reste pas moins que la période que nous vivons nous permet de revenir au cinéma, même avec des masques – je ne voulais pas parler de la pandémie mais je le fais malgré moi ! – et ça, de pouvoir retourner devant le grand écran, reste toujours pour moi une grande émotion.

Propos recueillis par Victorien Daoût le 10 décembre 2021, par visioconférence, et traduits de l’italien par Olivier Favier.

Retrouvez notre critique de La Main de Dieu, disponible aujourd’hui sur Netflix.

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