Mostra de Venise 2021

78e édition

The Power of the Dog marque le grand retour au cinéma de Jane Campion – avec Benedict Cumberbatch.©Kirsty Griffin / Netflix

Cette année, les festivals internationaux réussissent aux réalisatrices françaises. Après le sacre de Julia Ducournau avec Titane à Cannes, Audrey Diwan a reçu le Lion d’or à la Mostra de Venise pour L’Événement. En attendant de découvrir ce film, adapté d’un roman autobiographique d’Annie Ernaux, qui sortira en salle le 24 novembre, retour sur quelques films très attendus que nous avons eu l’occasion de découvrir sous le soleil de Venise.

Il est toujours étrange d’être festivalier dans une ville qui se prête plus à la flânerie et au tourisme qu’à l’enfermement dans des salles obscures. Venise en est sans doute l’illustration la plus frappante ; malgré le somptueux paysage de la ville, le charme des rues et des trajets en bateau, nous étions là pour voir des films. Plus ouvert que Cannes (toutes les séances de gala accueillent le grand public via une billetterie payante) et moins placé sous le signe de l’événement cérémonial que celui de la manifestation familiale (tant dans l’organisation sur place que virtuellement, le président Alberto Barbera répondant lui-même à toutes les questions sur Twitter), le plus vieux festival de cinéma du monde a cette année, encore une fois, révélé une sélection riche et éclectique.

Bien placée dans le calendrier pour annoncer les grands films de la fin d’année et les potentiels candidats aux Oscars en début d’année prochaine, la Mostra a fait de Dune l’un de ses événements. Si le blockbuster de Denis Villeneuve ne nous a pas unanimement convaincus, ce sont deux films dont nous déplorons la sortie sur Netflix qui ont particulièrement marqué nos esprits.

L’envolée au-dessus de la mer qui borde les cités de Naples, suivie par un feu d’artifice, ouvre en majesté La Main de Dieu de Paolo Sorrentino (sur Netflix le 15 décembre). Il ne faut pourtant pas se tromper par cette exposition spectaculaire : le réalisateur se livre intimement dans cette superbe autobiographie, qui suit un garçon napolitain double de lui-même. Chaque élément raconte l’origine de son imaginaire : les contours de sa ville natale, les liens forts d’une famille facétieuse, la magie d’un tournage aperçu au coin d’une rue, l’idole Diego Maradona (le film se situe au moment où le joueur va être transféré à Naples, l’effervescence est communicative), la source du fantasme féminin (qui irrigue l’œuvre de Sorrentino), l’art comme solution refuge après la mort des parents (le cinéaste est orphelin depuis ses 16 ans)… À travers le parcours de Fabietto, Paolo Sorrentino fait le portrait d’un adolescent en construction, celui qu’il était et qu’il demeure peut-être encore, dont la vie a été protégée puis fracassée par un drame fondateur. Le début est réjouissant, réservant des moments de complicité d’une grande vitalité ; la deuxième partie bouleverse lorsque le garçon se retrouve seul face à ses doutes et ses rêves. Moins pop que d’habitude, le réalisateur de La Grande Bellezza raconte la naissance d’une vocation et signe son œuvre la plus personnelle.

Filippo Scotti, prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir. ©Netflix

Le retour sur grand écran de Jane Campion, douze ans après Bright Star (2009), était l’autre grand moment du festival. The Power of the Dog (sur Netflix le 1er décembre) est un western filial, classique au meilleur sens du terme. Au cœur d’une vallée du Montana, les frères Burbank ont hérité d’un ranch. Les deux hommes ne se ressemblent pas : Phil (Benedict Cumberbatch) incarne le cowboy bourru, les valeurs viriles de l’homme de l’ouest solitaire ; George (Jesse Plemons) est le cadet plus sage qui aspire à une vie rangée et respectable, une autre sensibilité. Lorsqu’il épouse Rose (Kirsten Dunst), la cohabitation se complique avec son aîné. Mais le conflit entre frères laisse place à une autre intrigue plus passionnante encore, celle qui lie Phil au fils de Rose, garçon à l’opposé des canons masculins qui l’entourent, d’abord moqué par le cowboy avant d’être reconsidéré sous l’angle de la transmission. Mais il se montre plus toxique qu’il n’y paraît… Sans atteindre le niveau émotionnel de La Leçon de piano, The Power of the Dog surprend par les subtilités de son récit, résultat d’une grande maîtrise narrative et formelle, et offre de beaux moments suspendus grâce à l’importance qu’attache la cinéaste à la nature. À l’image du chien dont la présence se cache dans la montagne, Jane Campion sait toujours faire apparaître à l’intérieur de ses séquences plus que ce que son film semble raconter à première vue. 

Last Night in Soho d’Edgar Wright est un film d’horreur plaisant mais peu mémorable. Eloise (Thomasin McKenzie, formidable) quitte sa bourgade pour étudier la mode à Londres, pleine de rêves de couture et d’idéaux esthétiques. Mais la jeune fille, atteinte par un drame familial, est perturbée par des hallucinations : la nuit, elle remonte le temps et rêve de Sandy (Anya Taylor-Joy), qui représente tout ce qu’elle n’est pas. Ce rêve se transforme bientôt en cauchemar lorsque Sandy, chanteuse en devenir, est victime des mauvaises intentions d’un manager violent… Se défaisant de ses tics de montage agaçants, Edgar Wright propose une plongée très rythmée dans un univers fantasmé des années 1960, en osmose avec une playlist années 80. Ce film de visions convainc lorsque l’intrigue cauchemardesque rejoint la réalité, dans laquelle Londres est présentée comme une ville de crimes et de vices. Avec quelques trouvailles, tels ces fantômes filmés comme des zombies…

Il a été question d’une autre trajectoire de héros parti avec des rêves en tête pour se perdre dans une grande ville : Illusions perdues de Xavier Giannoli, bonne surprise du côté du cinéma français. Le cinéaste intéresse depuis ses premiers films pour la constance de la thématique qu’il traite sans aucune redondance : l’imposture. Le roman de Balzac lui offre un argument idéal pour en prolonger l’étude. Alors que l’ouverture à la campagne laissait présager une reconstitution un peu poussiéreuse, on est emporté par l’énergie lorsque le jeune Lucien de Rubempré (Benjamin Voisin, révélé par Été 85) arrive, plein d’espoir et d’ambition, à Paris. Le portrait du milieu de l’édition et de la presse parisiennes comme celui d’un spectacle cynique est un régal, les joutes verbales autour du rédacteur en chef campé par Vincent Lacoste la manifestation d’une vraie qualité d’écriture. Xavier Giannoli fait ressortir l’impressionnante modernité du roman de Balzac : l’honnêteté intellectuelle sacrifiée par le capitalisme, l’exigence critique remplacée par la logique de l’annonce publicitaire. Il ne faudra pas attendre très longtemps pour le voir en France car il sortira le 20 octobre.

Saluons également la décision de la Mostra de Venise d’avoir programmé l’ensemble de la mini-série Scenes from a marriage, à laquelle nous avons consacré un article élogieux il y a quelques jours. La voir sur grand écran a rendu justice à son ampleur dramatique, qui nous rappelle que si la télévision peut donner lieu à des œuvres d’art, le grand écran est le meilleur support pour en rendre compte.

Palmarès de la Mostra de Venise 2021, présidée par Bong Joon-ho :

Lion d’or : L’Evénement, d’Audrey Diwan.

Lion d’argent – Grand Prix du jury : La Main de Dieu, de Paolo Sorrentino.

Lion d’argent du meilleur réalisateur : Jane Campion, pour The Power of the Dog.

Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine : Penélope Cruz, pour Madres Paralelas de Pedro Almodóvar.

Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine : John Arcilla, pour On the Job 2 : The Missing 8 d’Erik Matti.

Prix du meilleur scénario : Maggie Gyllenhaal, pour The Lost Daughter.

Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir : Filippo Scotti, pour La Main de Dieu de Paolo Sorrentino.

Prix spécial du jury : Il buco, de Michelangelo Frammartino.

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