Festival de Cannes 2021

74e édition

Memoria, d’Apichatpong Wheerasethakul. ©Kick the Machine Films/Burning/Anna Sanders Films/Match Factory Productions/ZDF/Arte/Piano 2021

En choisissant d’attribuer la Palme d’or à Titane de Julia Ducournau, le jury du 74e festival de Cannes a misé sur une proposition audacieuse qui ne nous a toutefois pas convaincus. Mais nous avons fait d’autres belles découvertes durant le festival, dont voici un tour d’horizon.

Après dix jours de compétition, trois films majeurs sont restés dans nos esprits. Trois films de grande ampleur qui ne vont pas nous quitter de sitôt… Il y a d’abord eu Annette (prix de la mise en scène, actuellement en salle), l’opéra-rock de Leos Carax et des Sparks auquel nous avons consacré un texte il y a quelques jours. On ne pouvait pas mieux entrer dans la compétition avec cette détonation musicale et virtuose, à la fois nostalgique, ancrée dans l’actualité et totalement hors du commun. Quelques jours plus tard, un dimanche après-midi, nous avons vu le nouveau film de Ryusuke Hamaguchi, cinéaste japonais en activité depuis bien plus longtemps que nous le connaissons en France. Avec Drive my car (prix du scénario, sortie le 18 août), il adapte une nouvelle de Murakami en réalisant un film aussi abouti que son immense Senses. En faisant confiance aux vertus de la longue durée (le générique de début survient au bout de 40 minutes !), il tisse des relations extrêmement profondes entre ses personnages aux douleurs discrètes, un metteur en scène de théâtre, sa chauffeuse et un jeune acteur. Il dresse un parallèle émouvant avec Oncle Vania de Tchekhov, multiplie les plans inoubliables et offre une décharge émotionnelle finale d’une grande intensité.

Puis le choc est arrivé à deux jours de la clôture du festival. Le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul a présenté sa nouvelle œuvre sensitive et fantastico-mystique, Memoria (prix du jury, date de sortie en attente). Une femme (Tilda Swinton) entend régulièrement un bruit étrange, soudain et perturbant, sans comprendre d’où il vient. Après avoir cherché à le cerner grâce à un ingénieur de son, lors d’une séquence fascinante, elle part au milieu de la jungle colombienne en quête d’une explication, quête qui dépassera de loin les attentes. Là-bas, elle rencontre un homme qui n’a jamais quitté son village et l’éveille à l’écoute des vibrations des pierres. Il faut vivre ce film à travers tous les sens ; Memoria, c’est le cinéma selon tous ses paramètres (photographie, incarnation, sons) qui nous met en alerte et organise une rencontre inédite avec les éléments et la mémoire aussi forte que celle que vit la protagoniste. Plus encore qu’une « expérience » de cinéma, c’est une véritable expérience de vie tant on ressort du film dans un état second, ému aux larmes après avoir traversé ce grand voyage à travers les souvenirs.

À côté des ces trois grandes œuvres justement récompensées au palmarès, quelques autres séances ont été réjouissantes.

La nouvelle section « Cannes Première » nous a permis de découvrir plusieurs films sur lesquels nous reviendrons également à leur sortie. Parmi eux, dans Cette musique ne joue pour personne (sortie le 29 septembre), Samuel Benchetrit retrouve sa veine poético-absurde en y ajoutant quelques touches trash à la Quentin Dupieux. Le mariage opère plutôt bien et offre des partitions sur mesure à Vanessa Paradis, Gustave Kervern et Vincent Macaigne. Mathieu Amalric propose quant à lui un nouveau film kaléidoscopique à l’image de Barbara avec Serre-moi fort (sortie le 8 septembre), qui déconstruit son montage pour signifier la fragmentation de la vie de sa protagoniste, femme qui fuit tout ce à quoi elle était attachée, incarnée par la merveilleuse Vicky Krieps. Dans le documentaire Marx peut attendre (date de sortie en attente), Marco Bellocchio (enfin récompensé d’une Palme d’or… d’honneur) adopte la forme d’une thérapie personnelle et familiale pour revenir sur la disparition de son frère jumeau à 29 ans. Les témoignages de ses proches sont souvent poignants et des parallèles avec des extraits de ses films éclairent sous un jour nouveau une partie de son œuvre.

The French Dispatch, de Wes Anderson. ©The Walt Disney Company France

Le cinéma américain a beaucoup souffert de l’arrêt des tournages, ce qui peut expliquer en partie sa représentation assez faible au festival. Sean Penn était présent avec Flag Day (sortie le 22 septembre), drame sur une relation père-fille assez maladroit contenant quelques scènes embarrassantes, qui a cependant le mérite de révéler la fille du cinéaste, Dylan Penn, et de donner lieu à des séquences touchantes. Red Rocket de Sean Baker (date de sortie en attente) fait le portrait d’une ex-star du porno revenue vivre dans sa maison de banlieue avec sa femme et sa belle-mère qui ne l’attendaient pas vraiment. Il ressemble au premier film du cinéaste, The Florida Project, en ce qu’il s’interroge non plus sur la fascination pour le divertissement mais pour l’industrie du X à travers une attirance entre le héros et une jeune fille de 17 ans. Il soulève de vraies questions de société, bien qu’il soit davantage taillé pour recevoir un Grand Prix au festival de Deauville que pour la compétition cannoise. Mais l’autre grand événement était la projection en avant-première mondiale du très attendu The French Dispatch de Wes Anderson (sortie le 27 octobre). Au sommet de son art de la mise en scène, le génial cinéaste de Moonrise Kingdom nous régale visuellement avec un enchaînement de miniatures d’une maîtrise esthétique exceptionnelle, même si son récit emporte moins dans son dernier segment – on préfère de loin les deux premiers. 

Il y a eu tant d’autres films, bien entendu, d’Un héros d’Asghar Farhadi au brillant scénario malgré quelques répétitions à Compartiment numéro 6 de Juho Kuosmanen, joli film à la trame simple en passant par Les Olympiades de Jacques Audiard, qui nous a ému avec ses portraits croisés en noir et blanc de quatre jeunes vivant dans le XIIIe arrondissement de Paris. Et Julia Ducournau n’est pas la seule réalisatrice a avoir été récompensée par le plus haut prix de sa catégorie : Les Poings desserrés de Kira Kovalenko a remporté le prix Un certain regard et Murina d’Antoneta Alamat Kusijanović celui de L’Œil d’or, qui distingue un premier film toute compétition confondue.

Une chose est certaine, le cinéma a su rester extrêmement varié malgré la pandémie, plus vivace que jamais sous tous ses genres et jusque dans ses formes les plus marginales, notamment la comédie musicale réinventée par Leos Carax mais aussi par les frères Larrieu dans l’entêtant Tralala, présenté en séance de minuit. Avec cette 74e édition regroupant beaucoup de films (trop pour dix jours de festival ?), le festival de Cannes augure d’une rentrée tonitruante pour le cinéma du monde entier.

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