Avec amour et acharnement

Actuellement au cinéma

© Gaëlle Rapp / Curiosa Films

Trop longtemps boudée aux palmarès, voire même aux sélections, des plus grands festivals internationaux, Claire Denis jouit enfin d’une reconnaissance que ses pairs auront bien rechigné à lui accorder. Si, en mai dernier, la plus originale et imprévisible des réalisatrices françaises a pu présenter en compétition à Cannes son dernier film Des étoiles à midi, nul ne saurait oublié qu’elle n’avait pas eu cet honneur depuis 35 ans (Chocolat,1987). Il aura hélas fallu attendre jusqu’aux retombées salutaires de MeToo pour intégrer Denis et d’autres – Kelly Reichardt en tête, à laquelle on dédie depuis peu nombre de rétrospectives – dans le club des cinéastes qui comptent. On nous permettra cependant d’émettre quelques regrets quant à ce calcul malhabile voire, malgré de nobles intentions, un tantinet injuste. Car autant que Des étoiles à midi, Grand prix ex-aequo sur la croisette, Avec amour et acharnement (Ours d’argent à Berlin) se place décidément loin, très loin des meilleurs films de l’auteure.

Sur le lit d’une mer calme et scintillante, Sara (Juliette Binoche), journaliste chez RFI, et Jean (Vincent Lingon), ex-détenu au chômage, s’étreignent, s’embrassent, s’illustrant dans un ballet aux airs imperturbables. Aucun doute, si les deux amants nagent littéralement dans le bonheur, la mise en scène annonce succinctement un trouble imminent, par un contre-jour, un montage syncopé ou le contrepoint d’une bande son inquiétante. À ceux qui en douteraient, Claire Denis rappelle d’entrée de jeu que le langage du cinéma n’a pour elle plus aucun secret. Suite à ce prologue aux attraits idylliques, on retrouve le couple dans leur appartement parisien. Soudain, les choses se gâtent : François (Grégoire Colin), le conjoint précédent de Sara, refait surface pour offrir un emploi à Jean, dans son club de rugby. Ainsi se noue le plus vieux drame du monde, sur le topos du triangle amoureux ; celui du désir ardent et du passé insubmersible. Au moins depuis Beau travail, son chef d’œuvre indétrônable, l’auteure s’intéresse à ce qui se passe à l’intérieur du corps, à ce qui agit imperceptiblement les êtres. Un hors-champ absolu qu’elle s’efforce à chaque film de révéler à l’image, sensiblement.

Fidèle à son esthétique, Denis réalise un film passionnel, à fleur de peau, qui parvient, notamment lors de séquences de dispute tempétueuses et viscérales, à exprimer les troubles indicibles, les doutes et le désarroi de ses personnages. Dommage pourtant que ce thriller sentimental – car c’est ainsi qu’il est conçu, via sa structure narrative, ses effets de suspense et sa musique lancinante – s’avère parfois écrit si grossièrement, certaines scènes et répliques confinant au ridicule, par exemple quand Binoche se lamente en pleine nuit sur son pauvre sort, devant le miroir de sa salle de bain. Sur le plan dramatique, la célérité avec laquelle Sara délaisse tout jugement distancié sous l’empire de son dévorant désir a de quoi questionner, et la lourdeur d’une trame sonore stéréotypée achève d’exaspérer. Heureusement que l’auteure de Beau Travail sait encore, même au creux de dialogues riches, faire vivre les silences mais aussi composer des personnages qui, au gré de leurs miroitements vertigineux, sonnent vrai. Interrogée sur le sujet de son film, Denis évoque un récit d’emprise. Une emprise du désir, évidemment, et une emprise semble-t-il de deux hommes. Après visionnage, deux hypothèses : soit l’auteure rate partiellement son ambition, soit Denis, armée pour la promo, a compris ce qui intéresse aujourd’hui car si Avec amour et acharnement montre d’évidentes faiblesses, jamais il ne cède à des postures morales, à la simplicité des caractères, ou aux dogmes de l’époque.

Avec amour et acharnement / De Claire Denis / Avec Juliette Binoche, Vincent Lindon, Grégoire Colin / France / 1h56 / Sortie le 31 août 2022.

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