The Phoenician Scheme

Actuellement au cinéma

© TPS Productions / Focus Features

Depuis The French Dispatch (2021) voire The Grand Budapest Hotel (2014), pour les plus intraitables puristes, le petit Mozart texan du cinéma américain fait l’objet de houleuses querelles, entre ceux qui le défendent mordicus, irréductibles andersoniens, et ceux qui osent constater un début d’essoufflement de son cinéma. Si Asteroid City (2023) pouvait apaiser les craintes de ces derniers, charmant par son registre plus résolument absurde et ses instants suspendus, The Phoenician Scheme semble hélas les raviver, avec plus de vigueur.

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L’Agent secret

Actuellement au cinéma

© CinemaScópio – MK Production – One Two Films – Lemming

Mais que diable Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) allait-il faire dans cette galère ? Alors qu’on a tout juste croisé la route de Marcelo (Wagner Moura) au détour d’une station essence pour le moins sinistre, nous voilà jetés dans l’institut océanographique de Recife aux côtés d’un trio de flics mené par le docteur Euclides (Robério Diógenes), tiré de la débauche carnavalesque que signale la persistance de fard et de quelques confettis sur son visage. Sur une table chirurgicale, un requin attend aussi impatiemment que les trois policiers inquiets qu’on lui ouvre les entrailles pour en extraire une jambe bien embarrassante, puisque nullement là où elle devrait être. Une jambe qui aurait tout de celle de ce pauvre quidam dans sa barque, troisième casse-croûte du squale enragé de Spielberg, figurant synecdochiquement son état de chair à poissons. Plusieurs minutes plus tard, on verra le jeune fils du mystérieux Marcelo dessiner l’affiche du film, confirmant son statut d’hypotexte crucial de L’Agent secret.

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Sinners

Actuellement au cinéma

Sortant d’une épaisse nuit environnant le club de blues des charmants jumeaux Stack et Smoke (interprétés par un Michael B. Jordan au carré), le vampire Rimmick (Jack O’Connel) et ses deux sbires tout fraîchement envoûtés se présentent à son seuil, gardé par le brave cerbère Corbread. Trois vampires. Trois blancs. Trois prétendus musiciens errants qui cherchent vilement à pénétrer ce qui constitue un refuge, une hétérotopie pour une communauté noire opprimée. Empêchée. Après un premier acte aussi poussif que poussiéreux, Sinners abat enfin son atout, rejouant contre toute attente, outre Une Nuit en enfer (Robert Rodriguez, 1996) dont la parenté saute aux yeux à défaut de la gorge, Naissance d’une nation (Griffith, 1915).

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Deux soeurs

Actuellement au cinéma

© Thin Man Films Ltd.

Deux sœurs est de ces films que l’on dirait mal aimables. À l’image du cinéma de Mike Leigh dans son ensemble, comparé plutôt arbitrairement à son compatriote Ken Loach pour, outre le fait qu’ils sont tous deux Anglais, la sécheresse de leur mise en scène, afférente à la tradition réaliste et sociale du cinéma britannique. Or par mal aimable, on entendra ici ce qui ne se donne pas facilement au spectateur, soit ce qui nécessite qu’il revoie toujours ses attentes, qu’il révise sans cesse ses jugements. Tout ce que n’exige pas le cinéma de Ken Loach, plus rassurant par ses schématismes, où oppresseurs et opprimés s’identifient d’emblée. Parce qu’il affirme sa défiance à l’égard de l’idéologie comme envers le discours, le cinéma de Mike Leigh apparaît moins aimable, moins commode. Tandis qu’on adhère immédiatement à Daniel Blake (Moi, Daniel Blake, 2016) parce qu’il subit la brutalité et l’injustice d’un système, on peine à vouloir suivre l’acariâtre Pansy, bourreau impitoyable de tous ceux qui, malheur à eux, croisent fortuitement son chemin.

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Baby

Actuellement au cinéma

© CUP FILMES

Baby aurait de quoi horripiler. Ses plans urbains, déambulatoires, dans une Sao Paulo décrépie, ses couleurs pétulantes et sa mélancolie vague peinent à le débarrasser, dans notre esprit, des références qui le recouvrent. Certains films témoignent moins d’un regard que d’une filmographie. Quand toutefois cette filmographie, soit les référents filmiques, traduit un rapport au monde, on dit le film postmoderne. Quand la filmographie manque de se réfléchir, on le dit maniériste. Force est de constater que Baby porte un peu de maniérisme en lui.

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The Brutalist

Actuellement au cinéma

© Universal Pictures

Une Statue de la Liberté renversée. La tête en bas. C’est ainsi que nous accueille la terre promise d’Amérique dans The Brutalist, à l’issue d’un plan séquence turbulent et fuligineux qui suit le rescapé hongrois László Toth s’extirpant tant bien que mal des tréfonds d’un navire peuplé d’ombres : celles d’une Europe en ruines qui restera dans l’obscurité – jusqu’à une échappée transalpine dans la seconde partie. Si l’on exulte arrivés à destination, le paysage visuel et sonore détonne. Les percussions dissonantes du compositeur Daniel Blumberg, débouchant sur des cuivres tonitruants, annoncent une promesse vaine. L’horizon, qu’on attendrait de voir s’ouvrir, de voir enfin respirer, étouffe, bouché par un ciel embrumé dont ressort seule la statue flottante, comme abstraite, augurant après la nuit une condition fantomatique.

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La Chambre d’à côté

Actuellement au cinéma

© Pathé films

L’année 95 avait son duo de stars de la décennie, Pacino et de Niro, enfin réunis dans Heat (Michael Mann, 1995). 2025 a le sien, d’une teinte un brin différente. Un côte-à-côte au lieu d’un face-à-face, de deux des plus grandes actrices du siècle : Julianne Moore et Tilda Swinton. Duo magnifié dans un récit d’une mort annoncée, funèbre mais sans lugubre, tragique mais (quasi) dénué de larmes, enneigé, in fine, mais de flocons rosés. Fidèle à ses accents sirkiens, la mort chez Almodovar se pare des atours les plus chaleureux, informés par l’éthique qui sous-tend le film. Une éthique au fondement d’une esthétique, l’une étant réciproquement l’affaire de l’autre. Sauf dans les mauvais films.

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Vingt dieux

Actuellement au cinéma

© Pyramide films

Vingt dieux. Juron qui promet tout un paysage, dans la campagne du Jura, et qui pouvait sentir de loin les relents coutumiers du pittoresque. Un faux pas que la cinéaste Louise Courvoisier, qui a grandi en Franche-Comté, s’épargne au profit d’un réalisme romanesque à la fraîcheur et l’authenticité revigorantes pour notre œil de spectateur, usé depuis quelques années en France par des moissons de drames ruraux plus ou moins pertinents, souvent cantonnés au champ du discours social (voir notamment Au nom de la terre, parmi les exemples éminents).

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The Substance

Actuellement au cinéma

© Mubi Deutschland

Après Revenge, récit de vengeance qu’on appelle, car soyons précis, rape and revenge, The Substance tend à jouer une autre vengeance. Le très sanglant épilogue éruptif et cathartique, régurgitant à la face du « grand monde » sa cruauté envers les femmes et leur corps, la confirme et la signe. L’ambition d’une revanche du corps, de la matière, sur ce qui le fige. Le stéréotype. Et, à la manière de la victime qui retourne contre son bourreau sa violence, Coralie Fargeat s’empare frontalement du langage du patriarcat, ce male gaze bien aimé, pour en extraire la laideur.

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Juré n°2

Actuellement au cinéma

© Warner Bros

Clint Eastwood est un classique. Il est presque gnomique – classique ? – de l’écrire. Il l’est sur le plan narratif, dont le régime est celui de l’action, ce mouvement dynamique traditionnellement tendu vers deux issues possibles, autant que sur le plan esthétique : la mise en scène, discrète chez Eastwood, s’assujettit à l’action susdite. Ce qui ne l’empêche pas de la subordonner à la durée des situations, à de la mise en scène, pour mieux fouiller les émotions, l’intériorité de ses personnages (voir Sur la route de Madison, drame au régime plus duratif). Un trait qui l’érige sans conteste au rang des grands cinéastes.

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