Studio en vogue depuis plusieurs années, A24 s’est imposé progressivement sur la base d’un subtil travail d’ersatz des années 70 et 80, passé sous un vernis vintage. Après le rise-and-fall scorsesien (The Iron Claw) et le néo-Apocalypse Now (Civil War), c’est au tour de Rose Glass de s’essayer au polar, sous l’ombre des frères Coen, avec Love Lies Bleeding.
De sa grande roue inaugurale jusqu’à ses motards tourbillonnant sans-cesse façon Playtime en passant par ses quelques musiques pop intrusives : comme le laisse présager son titre, Grand Tour a des allures de manège. Mais contrairement au plaisir éphémère de l’attraction, le nouveau-né de Miguel Gomes laisse une trace indélébile.
Franck, laissé seul dans la nuit sombre, face au corps inerte de son ami assassiné : cette image, dernier plan de L’Inconnu du lac, semblait déjà marquer l’apogée d’un certain trouble existentiel qu’Alain Guiraudie vise depuis longtemps. Que filmer donc après la tombée de la nuit et la mort de toutes choses ? Plus de dix ans après, Miséricorde apporte quelques éléments de réponse.
Un « eephus » est un type de lancer très précis, caractérisé par sa lenteur anormale et la grande courbe qu’il trace, explique l’un des joueurs de baseball sur le banc de touche. Le choix de ce titre pour le premier film de Carson Lund n’est donc pas un hasard : Eephus, comme le lancer en question, surprend et in fine touche par son décalage.
Arlésienne de plus de 30 ans et tournage chaotique pour un auteur ô combien respecté : à la vision d’un tel film que Megalopolis, il est impossible de se positionner clairement et surtout d’approcher le projet avec intégrité, que ce soit avant ou après son visionnage. Sur ses 2h30, ses mille contrastes, ses éclairs de génie comme ses choix plus douteux, le film monstre de Coppola est l’œuvre de tous les contraires et donc de tous les débats. C’est peut-être cette simple idée qui réunira tous ses publics : Megalopolis ne ressemble à rien d’autre.
Plongée sur la silhouette effacé d’Alma (Isabelle Huppert) au milieu des fleurs, le plan inaugural de La Prisonnière de Bordeaux annonce d’ores et déjà, par un jeu de miroir qui convoque furtivement Cocteau, un enfermement subtil de la figure féminine. Face aux personnalités instables qui occupaient jusqu’alors son œuvre, des flics bornés jusqu’aux tueurs dérangés, le virage entrepris par Patricia Mazuy de la brutalité vers une mélancolie sous-jacente a de quoi surprendre et laisser rêveur, impatient de voir ses talents de metteuse en scène s’adapter au mélodrame.
La figure du conteur s’imposait constamment dans Trois Mille ans à t’attendre, ode à l’imagination filmée d’une main de maître par George Miller mais étrangement sacrifiée par Warner Bros et son marketing discret autour du projet. Deux ans et une nouvelle campagne promotionnelle maladroite plus tard, le génie a beau avoir pris les traits d’un vieillard mystique, Miller reprend ouvertement ce même goût pour la narration, le transposant cette fois-ci dans l’univers de Mad Max et imposant un déchirement avec l’épure scénaristique du magistral Fury Road.
Plus de vingt ans s’écoulent entre Suzhou River et Chroniques chinoises, respectivement premier et dernier film réalisé par Lou Ye. De ce passage du temps, le cinéaste chinois semble en faire le principal sujet de cette nouvelle œuvre, se présentant d’abord comme une mise en abyme quasi-documentaire sur la reprise d’un tournage avorté.
Les yeux rivés sur le présent, plongés – volontairement ou non – dans une spirale de violence, les protagonistes mis en scène par Shin’ya Tsukamoto n’ont que faire de ce qui les attend demain, si tant est que le terme leur soit familier. À entendre les paroles d’un ex-soldat japonais, clamant que “peu importe comment on tombe, il n’y a pas d’avenir”, on serait tenté de voir en L’Ombre du feu, dernier opus de sa trilogie guerrière entamée avec Fires on the Plain puis Killing, une logique prolongation des concepts nihilistes établis. Mais une rupture, discrète, est pourtant bien là.
Seul, au bord d’une autoroute, ses chaussures posées sur le crâne, Gabriel marche en direction des édifices urbains de San Francisco. Il croise alors un motard qui accepte de le déposer près de chez lui. Pourtant, Gabriel n’a pas de chez-soi. Originaire du Nigeria et exilé aux États-Unis suite à la guerre civile qui sévit dans son pays, il se retrouve malgré lui au cœur d’une communauté en proie aux émeutes, suite aux assassinats de Martin Luther King et de Bobby Hutton en 1968. Malgré ce contexte propice à un pamphlet socio-politique, David Schickele propose avec Bushman une étonnante déviation du regard, qui s’éloigne de l’ampleur d’une telle lutte pour embrasser une touchante individualité. Les émeutes restent donc hors-champ, vaguement mentionnées par instants, face aux déambulations nonchalantes de Gabriel, qui occupent l’ensemble du long-métrage.