Dans l’hôpital où séjourne son père que ronge un cancer en phase terminale, la petite Fuki, onze ans, tombe nez à nez avec une reproduction de La Petite Irène de Renoir qui l’émerveille, et qu’elle s’empresse d’accrocher dans la chambre du mourant. S’éclaircit alors le mystère du titre, plutôt abscons jusqu’ici : portrait d’une jeune fille solitaire, Renoir ambitionne surtout d’emprunter la forme impressionniste pour saisir les éclats instables et contrastés d’une enfance.
Suite à son entretien avec Christine, l’une des trois femmes accusées du meurtre d’un boutiquier, Janine reconduit la détenue dans sa cellule. Leur traversée est semée de plusieurs “embûches” – portes, ascenseurs – que seuls les agents de sécurité peuvent ouvrir à distance, depuis leurs écrans d’ordinateur, sur demande de l’aide-soignante qui accompagne Janine. Brusquement, le drame annoncé par Le Silence autour de Christine M. bifurque et mue en dystopie, dont l’imaginaire clinique et néo-futuriste n’aurait pas renié Philip K. Dick. Los Angeles, 2019, ou Amsterdam, 1982, la question est peu ou prou la même : les androïdes ou les femmes rêvent-ils de moutons électriques ?
« Ne me quitte pas, il faut t’oublier, tout peut s’oublier. » Interprétée par une artiste dans le métro norvégien, la chanson de Brel prend une dimension particulière pour Maria, le personnage principal de Loveable, alors qu’elle est sur le point d’être quittée par son mari. A mi-chemin entre la mini-série d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale et la palme d’or de Justine Triet Anatomie d’une chute, le premier film de Lilja Ingolfsdottir radiographie avec justesse les affres du couple.
Life of Chuck eût pu tout autant s’appeler La Vie est belle (1946). Dans le chef d’œuvre de Franck Capra, qui atteste exemplairementque les bons sentiments peuvent fonder de grandes œuvres, la vie de George Bailey s’appréhendait selon deux chronologies : l’une, réelle, qui le conduisait au désir suicidaire, et l’autre, sous l’intervention d’un ange, qui le projetait dans un monde alternatif qui ne l’a pas vu naître. Il fallait alors avoir déjà vu l’existence a priori ratée de Bailey pour qu’elle nous apparaisse enfin, miraculeusement, lumineuse et remplie. Par sa légèreté de ton et sa dramaturgie que sous-tend sa visée didactique, le film de Mike Flanagan s’inscrit dans cet héritage classique qui assume sans complexe une éthique optimiste, surprenante au vu de la gravité présupposée de son sujet.
Depuis The French Dispatch (2021) voire The Grand Budapest Hotel (2014), pour les plus intraitables puristes, le petit Mozart texan du cinéma américain fait l’objet de houleuses querelles, entre ceux qui le défendent mordicus, irréductibles andersoniens, et ceux qui osent constater un début d’essoufflement de son cinéma. Si Asteroid City (2023) pouvait apaiser les craintes de ces derniers, charmant par son registre plus résolument absurde et ses instants suspendus, The Phoenician Scheme semble hélas les raviver, avec plus de vigueur.
Si, jusqu’à présent, Joachim Trier parvenait avec finesse à éviter les écueils du pathos dans ses précédents films abordant des thématiques graves telles que le suicide et le deuil, force est de constater qu’avec Valeur Sentimentale, le cinéaste norvégien semble s’enferrer dans les travers de son propre système esthétique en faisant du dolorisme un ressort dramaturgique appuyé qui charrie tout un réservoir d’images empreint d’un pathétique assumé.
Sous le brutal soleil andalou, Sofia (Emma Mackey) marche sans cesse. À l’ombre de la maison de location, sa mère, Rose (Fiona Shaw) est immobile. Depuis des années, sans que quiconque sache bien pourquoi, ses jambes ne fonctionnent plus. Après avoir hypothéqué leur maison, elles ont quitté Londres en espérant qu’un médecin réputé (Vincent Perez) guérisse enfin Rose. C’est l’ultime tentative. Sofia, à la fois fille et infirmière à domicile, repousse encore et encore la fin de ses études d’anthropologie. Rose est aigrie, épuisée. La tension est déjà là, tout est prêt à éclater. Entre en scène Ingrid (Vicky Krieps), allemande bohème et sa flopée d’amants, que Sofia désire ardemment. Sans cesse, leur relation est entravée par le poids de leur passé respectif, jusqu’à un final cauchemardesque.
Mais que diable Les Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) allait-il faire dans cette galère ? Alors qu’on a tout juste croisé la route de Marcelo (Wagner Moura) au détour d’une station essence pour le moins sinistre, nous voilà jetés dans l’institut océanographique de Recife aux côtés d’un trio de flics mené par le docteur Euclides (Robério Diógenes), tiré de la débauche carnavalesque que signale la persistance de fard et de quelques confettis sur son visage. Sur une table chirurgicale, un requin attend aussi impatiemment que les trois policiers inquiets qu’on lui ouvre les entrailles pour en extraire une jambe bien embarrassante, puisque nullement là où elle devrait être. Une jambe qui aurait tout de celle de ce pauvre quidam dans sa barque, troisième casse-croûte du squale enragé de Spielberg, figurant synecdochiquement son état de chair à poissons. Plusieurs minutes plus tard, on verra le jeune fils du mystérieux Marcelo dessiner l’affiche du film, confirmant son statut d’hypotexte crucial de L’Agent secret.
Au milieu du désert, on installe des enceintes. La puissance du son qu’elles produisent est telle qu’on dirait qu’elle a érodé les falaises qui entourent la plaine. Les fissures qui parcourent la pierre rouge ressemblent à un électrocardiogramme de la musique. Parmi les teufeurs, des cœurs qui battent à des rythmes différents : chacun vivant une expérience profondément introspective dans la sureté qu’offre le groupe. Au sein de ces personnages unis par les liens de la drogue, Luis cherche celle qui l’est par le sang : sa fille. Et bientôt, les deux liens finiront par n’en devenir qu’un.
Deux sœurs est de ces films que l’on dirait mal aimables. À l’image du cinéma de Mike Leigh dans son ensemble, comparé plutôt arbitrairement à son compatriote Ken Loach pour, outre le fait qu’ils sont tous deux Anglais, la sécheresse de leur mise en scène, afférente à la tradition réaliste et sociale du cinéma britannique. Or par mal aimable, on entendra ici ce qui ne se donne pas facilement au spectateur, soit ce qui nécessite qu’il revoie toujours ses attentes, qu’il révise sans cesse ses jugements. Tout ce que n’exige pas le cinéma de Ken Loach, plus rassurant par ses schématismes, où oppresseurs et opprimés s’identifient d’emblée. Parce qu’il affirme sa défiance à l’égard de l’idéologie comme envers le discours, le cinéma de Mike Leigh apparaît moins aimable, moins commode. Tandis qu’on adhère immédiatement à Daniel Blake (Moi, Daniel Blake, 2016) parce qu’il subit la brutalité et l’injustice d’un système, on peine à vouloir suivre l’acariâtre Pansy, bourreau impitoyable de tous ceux qui, malheur à eux, croisent fortuitement son chemin.