Par leur diversité, les douze courts métrages sélectionnés à l’occasion de l’édition 2023 du Champs-Elysées Film Festival témoignent de la vivacité et de l’inventivité du cinéma indépendant américain. En voici un aperçu, au travers des six films qui composaient le second programme :
Après le tendre Petit Samedi, premier long métrage documentaire, Paloma Sermon-Daï se lance dans la fiction, avec Il pleut dans la maison. À la croisée des chemins entre film de vacances, drame social et récit d’apprentissage, le film brosse le portrait d’un frère et d’une sœur, Makenzy et Purdey, qui, face à une mère instable, sont contraints de quitter précocement l’adolescence. La précarité économique et sociale des personnages s’inscrit dans le titre : aussi poétique soit-il, il est avant tout programmatique. Il ne s’agit pas d’une jolie tournure, mais d’un constat que fait Purdey à ses dépens ; le vasistas de sa chambre n’est plus étanche.
Dans le service de psychiatrie de l’hôpital Beaujon, il n’y a plus qu’un seul psychiatre. Le bateau coule, mais le Dr Jamal Abdel Kader ne quitte pas le navire. Malgré des conditions de travail qui se dégradent de jour en jour, il remplit sa mission avec une déontologie héroïque au vu du contexte critique. Il lutte contre la cadence impossible qu’on lui impose, s’efforçant de prendre le temps d’écouter pour mieux soigner.
Après Sur le chemin de la rédemption et The Card Counter, Paul Schrader signe avec Master Gardener le dernier volet de sa trilogie dite bressonnienne. Au risque de lasser les spectateurs, le cinéaste reprend les thèmes qui l’obsèdent – la violence, le pardon, la vengeance – autour d’une métaphore cette fois-ci végétale. Narvel Roth (Joel Edgerton), jardinier taiseux et méticuleux, s’occupe avec soin de Gracewood Gardens, le parc de la vénéneuse Mrs Haverhill (Sigourney Weaver). Lorsque celle-ci lui demande d’engager sa petite-nièce Maya (Quintessa Swindell) comme apprentie, il accepte bon gré mal gré. Mais côtoyer cette dernière fait ressurgir chez lui un passé sombre dont son corps porte encore les stigmates.
Dans un Nicaragua post-Covid et sous tension à l’approche de nouvelles élections, Trish, une journaliste américaine à qui l’on a confisqué le passeport et la carte de presse, erre, boit et se prostitue en attendant de pouvoir quitter le pays. Lorsqu’elle rencontre un riche et bel anglais au bar de l’hôtel InterContinental, elle croit tenir la personne qui la sortira de ses ennuis. Mais fréquenter le jeune homme finit par la mettre en danger…
Le « petit Samedi » du titre, c’est Damien Samedi, 43 ans, toxicomane. Il n’est plus vraiment petit, mais le surnom qu’on lui donnait à Sclayn, le village wallon dans lequel vit sa mère Ysma, est resté. Il faut dire qu’il n’a jamais quitté le nid : il revient régulièrement au bercail, auprès d’Ysma qui l’aide à combattre ses addictions et à reprendre sa vie en main.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, près de vingt millions d’Ukrainiens ont été contraints de tout quitter pour se réfugier en zone sûre, en Pologne ou dans les régions sécurisées de l’Ouest. Maciek Amela, producteur et réalisateur polonais, a sillonné le pays pour rapatrier à la frontière de son pays les Ukrainiens qui le sollicitaient, parcourant plus de 100 000 km. Son minivan de sept places est devenu un lieu de confidences, un lieu sûr, transitoire, témoin d’un exil forcé. Accompagné d’une caméra, le réalisateur a enregistré les conversations échangées avec ses passagers. Dans l’habitacle, on parle de la guerre, de ses drames, de l’exode, mais aussi des perspectives pour l’avenir : s’installer provisoirement en Pologne, revenir en Ukraine quand tout sera fini, ouvrir un café ou se baigner dans la mer.
La dernière fois qu’on avait vu l’œuvre de Pina Bausch au cinéma, c’était dans Les Rêves dansants (2010) et Pina (2011), deux films distribués peu après la mort prématurée de la chorégraphe en 2009. Depuis, son travail a continué de rayonner grâce aux anciens danseurs de sa compagnie qui assurent la survie de ses pièces en les enseignant à diverses compagnies professionnelles dans le monde. Dancing Pina suit le travail de transmission récemment entrepris pour Iphigénie en Tauride et Le Sacre du Printemps, deux des premières pièces de Pina Bausch.
Trois ans après Enorme et son succès critique plus que mérité, Sophie Letourneur revient avec Voyages en Italie, une nouvelle comédie hors des sentiers battus, à l’ anti-romantisme rafraîchissant.
Comment est né le projet du film ?
Je l’ai écrit après un voyage en Italie que j’ai fait en 2016 avec le père de mon fils. Le voyage du film y ressemble beaucoup…
La plupart de vos films trouvent un ancrage dans une matière autobiographique, mais vous la remodelez de façon à mettre en lumière son caractère universel. Le générique d’ouverture de Voyages en Italie fait défiler des photos de couples anonymes en vacances en Italie. Était-ce une manière d’inscrire votre expérience individuelle dans une pratique finalement commune ?
Oui, je pense que c’est aussi pour cela qu’il y a un « s » à « Voyages » dans le titre. Quand on était en Italie, j’avais l’impression que tous les couples autour du nôtre faisaient le même voyage pour les mêmes raisons. J’ai trouvé ça drôle, et c’est ce qui m’a donné envie de raconter cette expérience.
Le pluriel du mot « voyage » est aussi un clin d’œil au Voyage en Italie de Rossellini, que le personnage de Philippe Katerine évoque avec Stromboli tandis que vous sillonnez la Sicile. Qu’est-ce que vous aimez dans le cinéma de Rossellini ?
Rossellini, c’est le premier cinéaste à mélanger des plans de documentaire avec des plans de fiction. C’est un pionnier pour cela. Et puis Voyage en Italie, c’est un film qui n’a pas été immédiatement compris à sa sortie. C’est un aspect que j’aime bien dans son travail : il fait de la recherche. Mais même si j’aime bien Voyage en Italie, je crois que j’ai une préférence pour Stromboli.
Dans une interview, vous disiez bien aimer « l’idée de revivre les événements, grâce à un film, pour comprendre ce [qu’il vous] est arrivé, pour que les choses ne s’arrêtent pas trop vite. » Est-ce que c’est pour cette raison que vous jouez dans certains de vos films ?
« Si on a des problèmes, c’est pas en partant qu’on va les résoudre. Dans le cas de figure où ça se passe bien, on va revenir, on n’aura pas résolu les problèmes. » Dans un bus qui traverse mollement la capitale, un couple en crise réfléchit à partir en voyage pour raviver la flamme. Jean-Phi ne voit pas l’intérêt, mais Sophie finit par le convaincre. Reste à trouver une destination… Après maints pourparlers, un compromis est trouvé : ce sera la Sicile.