Retrouver la bande d’Amin dans Canto Due, c’est d’abord éprouver une étrange sensation de déjà-vu. Le temps, ici, semble s’être suspendu. Sept ans pour nous, quelques jours pour eux : cette disproportion crée un léger vertige. Sous le soleil de Sète, les visages semblent figés dans un été qui refuse de s’achever, comme si les personnages étaient enfermés dans un marivaudage immuable et qui prête au film des allures de série B.
Le plaisir qu’on éprouve devant Vie Privée tient d’abord au désir enfin assouvi de voir Jodie Foster jouer en français, devant la caméra d’une cinéaste française au geste de plus en plus sûr à mesure de métrages, Rebecca Zlotowski. Une Foster modalité F(r)oster, en pleine maîtrise d’une partition froide, sévère, contrôlée, que les errements de ses yeux, de son visage, contredisent sans cesse discrètement, non sans beauté.
Retour à la cité d’Émeraude : après avoir découvert la supercherie du magicien d’Oz, Elphaba défie la gravité et part se réfugier dans des contrées plus éloignées, à l’Ouest… Alors que le premier opus mettait en avant un message politique certes louable mais aussi éculé, le second se construit autour d’un enjeu narratif plus spécifique : la désinformation. Le propos – naïf mais nécessaire – demeure le même : ne pas se fier aux apparences. Cependant, dans ce volet, son exploitation gagne en densité.
On avait un peu perdu Yórgos Lánthimos depuis quelques temps, assommé par sa débauche de tics formels (Pauvres créatures) et ses mesquineries de vilain marionnettiste (Kinds of Kindness). Bonne nouvelle : s’il n’efface pas complètement les réserves que l’on a vis-à-vis de ses productions récentes, Bugonia est l’occasion pour le cinéaste grec d’une salutaire remise à plat des qualités réelles de son cinéma.
Comment fabriquer un héros d’action en 2025 ? C’est la question que pose ce Running Man revisité par Edgar Wright, trente-huit ans après une première adaptation kitsch et musclée par Paul Michael Glaser, quarante-trois ans après l’œuvre originale de Stephen King. Signé Richard Bachman, alias généralement réservé à ses fictions ancrées dans le réel les plus désespérées, le roman paraissait dans un contexte bien particulier : après une décennie 1970 marquée par la désillusion, le peuple américain retrouvait la foi en ses institutions en catapultant une star de cinéma à la Maison Blanche. L’accession à la présidence de Ronald Reagan en 1981 faisait entrer de plein pied les États-Unis dans le règne de l’image : qu’importe le fond, pourvu que la forme soit suffisamment séduisante pour nous rallier à sa cause. Dans cette nouvelle ère, le cinéma se faisait le vecteur de récits triomphalistes fallacieux, menés par des corps masculins sculptés par le bodybuilding et les stéroïdes, eux-mêmes devenus pures surfaces.
A House of Dynamite, nouveau film de Kathryn Bigelow sorti directement sur Netflix, reprend là où Zero Dark Thirty (2012) s’était arrêté ; aux portes d’un monde presque intégralement basculé de « l’autre côté », patiemment fondu et absorbé dans son envers numérique, univers d’informations et d’images. La fin en suspens du magnum opus de Kathryn Bigelow centré sur la traque de Ben Laden – « Où voulez-vous aller ? » adressait-on à Maya (Jessica Chastain), enquêtrice défaite d’avoir enfin trouvé et exécuté sa cible – ouvrait sur un vertige dans lequel s’engouffre ce film-ci. La cinéaste délaisse pour l’occasion la fiction inspirée de faits réels (son sillon de Démineurs à Detroit), imaginant ex nihilo une frappe nucléaire imminente sur le territoire américain et la réponse simultanée des différentes agences gouvernementales, de la situation room au président lui-même. Son objectif pourtant reste le même : se placer, à coups de missiles atomiques s’il le faut, à un point d’incandescence du monde d’aujourd’hui.
On a pu entendre que La Petite Dernière, troisième film d’Hafsia Herzi, bien qu’empreint du naturalisme d’Abdellatif Kechiche, se dressait contre son cinéma. Avec le sous-entendu que le geste de l’une vaudrait mieux que l’autre. En gros : que l’élève dépasserait le maître. De ce postulat peut poindre la tentation des comparaisons, de l’inventaire des similitudes et des différences. De Kechiche, donc : des personnages à l’opacité psychologique, qui résistent à l’archétype, à l’attrait du schématisme ; une observation des dessous des regards et de la parole ; un certain goût pour la peinture. Contre Kechiche : une pudeur du regard vis-à-vis des corps et des sujets filmés, une préférence pour le verbe par rapport à la chair directement scrutée, soit le choix du détour quant au traitement du désir et du sexuel.
Entre Jackie (Pablo Larraín, 2016), Blonde (Andrew Dominik, 2022) ou plus récemment The Bikeriders (Jeff Nichols, 2024), le cinéma américain se plaît à rejouer l’archive. Plus qu’une simple logique de reenactment, ces essais semblent dériver de leur objectif initial de reconstitution (réelles interviews chez Larraín, photos chez Dominik et Nichols) pour venir y broder de la fiction. Il s’agirait dès lors de donner vie aux images mythiques, et surtout de leur attribuer une substance narrative.
Tout travail d’adaptation suppose la question de la fidélité à l’œuvre d’origine. En portant à l’écran L’Étranger d’Albert Camus, livre de poche le plus vendu au monde, François Ozon ne s’est pas rendu la tâche facile et fait face à un double défi. D’un côté, le roman est essentiellement un écho de l’intériorité de Meursault, son personnage principal – une matière peu cinématographique de prime abord. De l’autre, l’absence de prise en compte par son auteur du contexte historique – la colonisation de l’Algérie – semble peu compatible avec une vision contemporaine de cette période noire de l’Histoire française. Sublimation, incarnation et révision : tels étaient les outils qui s’offraient au cinéaste pour mener à bien ce passage d’un medium à un autre.
The Neon People s’ouvre par une longue séquence muette de déambulation dans la pénombre du réseau souterrain de Las Vegas. À la suite de figures anonymes, on arpente ces tunnels exigus éclaboussés d’une puissante lumière rouge profond – Dario Argento n’est pas loin –, au son de violons discrets mais inquiétants, avant d’en ressortir éblouis par le soleil blafard du Nevada. Cette entrée en matière convoque également le souvenir de l’arrivée à Los Angeles de John Nada dans They Live de John Carpenter, vagabond sans le sou qui élisait domicile dans un campement de sans-abris, caverne de Platon des laissés-pour-compte du rêve américain. Passage d’un monde à l’autre, plongée dans le terrier d’Alice : par ce petit précis de narration atmosphérique, Jean-Baptiste Thoret inscrit son long-métrage à la lisière entre le documentaire et la fiction.