En regardant Évanouis, difficile de ne pas penser à Twin Peaks, série qui scotcha l’Amérique à son poste de télévision dans les années 1990 en racontant comment la disparition de Laura Palmer, une jeune lycéenne populaire, provoquait l’émoi d’une communauté que David Lynch et Mark Frost allaient ausculter pendant trois saisons. On y retrouve un postulat similaire, soit la volatilisation soudaine des enfants d’une même classe, à l’exception d’un, à la même heure et au beau milieu de la nuit.
Suite à son entretien avec Christine, l’une des trois femmes accusées du meurtre d’un boutiquier, Janine reconduit la détenue dans sa cellule. Leur traversée est semée de plusieurs “embûches” – portes, ascenseurs – que seuls les agents de sécurité peuvent ouvrir à distance, depuis leurs écrans d’ordinateur, sur demande de l’aide-soignante qui accompagne Janine. Brusquement, le drame annoncé par Le Silence autour de Christine M. bifurque et mue en dystopie, dont l’imaginaire clinique et néo-futuriste n’aurait pas renié Philip K. Dick. Los Angeles, 2019, ou Amsterdam, 1982, la question est peu ou prou la même : les androïdes ou les femmes rêvent-ils de moutons électriques ?
“Winston Chen a disparu, laissant derrière lui une montagne de dettes ! Des membres de la pègre sont à sa recherche. Ils pensent que son fils les conduira à lui…”
Au tennis l’ace désigne un service gagnant : le serveur marque le point sans que l’adversaire n’ait touché la balle. Dans le nouveau film de Jan-Ole Gerster, ce n’est pas pour rien que Tom (interprété par Sam Riley) a pour surnom ce coup spectaculaire. Coach de tennis désabusé dans un complexe touristique des îles Canaries, on l’appelle Ace depuis qu’il a battu Rafael Nadal grâce à ses services exceptionnels lors d’un entraînement fortuit, alors que le Matador séjournait dans l’hôtel. Mais à l’orée du film, difficile de voir dans la loque étendue sur le sable et transpirant l’éthanol une légende officieuse du tennis. Lancer des balles à des enfants, donner la réplique à des tennismen du dimanche, ramasser les balles, se faire offrir un coup par des clients, finir en boîte. La boucle se répète chaque jour, jusqu’à l’arrivée d’Anne, Dave et leur fils Anton, une famille de touristes qui bouscule le quotidien sans horizon de Tom. Au fil des leçons de tennis qu’il prodigue à leur enfant, le coach se rapproche du couple, devient leur guide, et une tension s’installe entre lui et la jeune mère, comme s’ils s’étaient déjà rencontrés… Islands débute comme un film de vacances, mais il dérive vers la satire et le polar hitchcockien.
Aux prises avec la sandale imprégnée des selles de la petite tornade que ses parents à bout de force ont prénommé Raoul, Jean-Phi (Philippe Katerine) confie n’y croire plus du tout au film de Sophie (Sophie Letourneur) qui enregistre avec son téléphone le récit de leurs truculentes (non) aventures en famille, en vacances itinérantes, le long de la côte sarde : « Il faut pas faire ce film, il se passe rien » ; « il se passe rien, et il se passe tout », répond Sophie Letourneur, qui se débat peut-être avec un paquet de chips, explicitant en passant son projet, celui de L’Aventura, et de son cinéma. Un geste qui s’efforce de reconstituer le réel dans sa nudité et sa sincérité complètes, contre une forme embellissante, que les allemands au 19e siècle ont appelé « kitsch », cette négation de l’authentique, ou négation de la merde, au sens propre comme au figuré, qu’a fustigé notamment Milan Kundera dans son Art du roman (1986).
Celine Song, la réalisatrice du très beau Past Lives, reprend un schéma identique dans son nouveau film : un triangle amoureux est au cœur de Materialists. On y trouve, Lucy (Dakota Johnson), une jeune matchmakeuse (organisatrice de rencontres entre célibataires) vivant à New-York. Autour d’elle, John (Chris Evans), un comédien fauché, et Harry (Pedro Pascal), un homme riche et charmant. Le premier est trop sanguin et l’autre n’a pas assez de coups de sang mais ce qui les différencie principalement aux yeux de Lucy, c’est leur argent.
À l’aube du XXIe siècle, la représentation fictionnelle du néo-colonialisme est sujette à plusieurs biais. Un thriller farcesque et conradien dans un Tahiti anticipé (Pacifiction), un récit fleuve et romanesque dans l’Oklahoma des années 1920 (Killers of the Flower Moon), un drame atmosphérique à Madagascar au début des années 70 (L’Île rouge) : ces quelques essais récents partagent une tendance aux détours — qu’ils soient esthétiques, narratifs ou temporels — pour aborder la question. En bref, regarder le contemporain par l’ailleurs : un ailleurs situé dans le passé chez Scorsese et Campillo, ou au conditionnel chez Serra. C’est également dans cette forme conditionnelle que s’ancre, à première vue, Le Rire et le Couteau, nouveau long-métrage de Pedro Pinho, suivant Sergio, un jeune ingénieur portugais envoyé dans une ville fictive de Guinée-Bissau pour rédiger un rapport d’impact préalable à la construction d’une route traversant la région.
« Ne me quitte pas, il faut t’oublier, tout peut s’oublier. » Interprétée par une artiste dans le métro norvégien, la chanson de Brel prend une dimension particulière pour Maria, le personnage principal de Loveable, alors qu’elle est sur le point d’être quittée par son mari. A mi-chemin entre la mini-série d’Ingmar Bergman Scènes de la vie conjugale et la palme d’or de Justine Triet Anatomie d’une chute, le premier film de Lilja Ingolfsdottir radiographie avec justesse les affres du couple.
Life of Chuck eût pu tout autant s’appeler La Vie est belle (1946). Dans le chef d’œuvre de Franck Capra, qui atteste exemplairementque les bons sentiments peuvent fonder de grandes œuvres, la vie de George Bailey s’appréhendait selon deux chronologies : l’une, réelle, qui le conduisait au désir suicidaire, et l’autre, sous l’intervention d’un ange, qui le projetait dans un monde alternatif qui ne l’a pas vu naître. Il fallait alors avoir déjà vu l’existence a priori ratée de Bailey pour qu’elle nous apparaisse enfin, miraculeusement, lumineuse et remplie. Par sa légèreté de ton et sa dramaturgie que sous-tend sa visée didactique, le film de Mike Flanagan s’inscrit dans cet héritage classique qui assume sans complexe une éthique optimiste, surprenante au vu de la gravité présupposée de son sujet.
Vingt-huit ans plus tard, tout a changé. Le monde a guéri de l’épidémie de rage qui transforme la population en zombies, à l’exception du Royaume-Uni, maintenu en quarantaine. Après les villes désertes aux prémices de la pandémie de 28 jours plus tard et les complexes militaires et banlieues grouillant d’infecté.e.s de sa suite, nous voici sur une île au large de l’Angleterre où s’est établi un village de survivant.e.s. Spike, douze ans, fait partie de cette communauté autarcique. Il vit avec son père, Jamie (Aaron Taylor-Johnson), et sa mère Isla (Jodie Comer), atteinte d’un mal inconnu qui la plonge dans des crises de démence.