En 2020 paraissait Le Consentement, témoignage sans concession de la relation entre Vanessa Springora et l’écrivain Gabriel Matzneff, célébrité des cercles littéraires parisiens. Elle avait 14 ans, lui 49. La réalisatrice Vanessa Filho, déjà à l’œuvre pour décrypter la défaillance des rapports familiaux et des jeunes corps dans Gueule d’Ange (sélectionné à Cannes en 2018), transpose le récit au cinéma et revient sur les traces d’une liaison qui n’aurait pas dû être.
Une scène introductive ancrée dans la réalité d’une prise de bec entre un père (Romain Duris) et son fils (Paul Kircher) dans les embouteillages – le cinéma étant peut-être le seul lieu où une sortie de véhicule dans de telles circonstances pour circuler entre les voitures devient banale – se poursuit par la surprise de leur rencontre avec un homme ailé, le corps attelé, se propulsant hors d’une ambulance. Si nous sommes, en premier lieu, persuadés que cet évènement est aussi inédit pour les personnages que pour le spectateur, nous découvrons que ce phénomène n’est pas totalement nouveau pour François et Emile. Dès lors, s’ouvrent les portes de l’univers science-fictif. Car une manifestation récente et complexe de mutation de l’Homme vers l’animal sévit. Ou bien libère t-elle ? Des centres spécialisés contrôlent l’évolution de ces individus. Lana, la mère d’Emile est elle-même touchée par ce changement. François décide de tout quitter pour partir avec son fils à la recherche de sa femme, alors qu’elle s’est enfuie du centre spécialisé qui la soignait.
L’une des premières séquences du film capte, de dos, capuche enfoncée sur la tête, le discours d’une adolescente tombée enceinte lors de son premier rapport. La médecin qui l’écoute, tente, avec délicatesse, d’amorcer les thèmes du consentement et de l’avortement. C’est un premier pas vers la prévention, l’éducation sexuelle. Dans le champ, il y a le corps prostré de la jeune fille face au visage tendre et compréhensif de la médecin. C’est un face à face qui devient progressivement dialogue : petit à petit, la cinéaste s’empare, par des mouvements d’aller-retour, du discours du personnel soignant, tout autant que de celui des patientes.
Quoi de plus beau que le mariage ? Sur le parvis d’une mairie, une jeune femme en robe de mariée attend son fiancé. Elle l’a rencontré le jour-même, et il est déjà parti à l’autre bout de la ville retrouver son amant. Deux petites filles jouent sur les marches. À l’intérieur, les familles se réjouissent que leurs moutons noirs respectifs rentrent enfin dans les rangs. Tout est simple, doux, sans éclat. Dans L’air de la mer rend libre, la violence la plus grande passe par les sourires et les bénédictions.
Bernadette Chirac, icone féministe ? Après Jeune et Golri, série OCS décryptant les rapports déréglés entre hommes et femmes, Léa Doménach transporte son ton désopilant au cœur de l’Élysée et des nineties. Bernadette est un biopic qui s’annonce comme fantasme (ni Bernadette ni Claude Chirac n’ont été consultées) et dont les bandes annonces assumaient un ton vintage acide égratignant autant la Première dame que son entourage. Le retour de Catherine Deneuve comme protagoniste plus grande que nature achevait de piquer notre intérêt pour ce film et laissait rêver une comédie française enfin plus inventive que la moyenne.
« Partout où il y a un malheureux, Dieu envoie un chien ». Outre l’incongru d’imaginer Besson lecteur de Lamartine, ou d’un livre tout court, difficile de ne pas relever que, parmi toutes les grandes figures romantiques, il fallut qu’il cite le plus grave et plaintif en exergue de Dogman. Quelques mots empruntés et le ton est donné, aussitôt confirmé par une séquence d’ouverture suintant de poisse où tonne si pesamment un air factice de mystère sous une musique écrasante. Un début qui nous assure, malgré les désastres que furent Valérian et Anna, de l’attachement indéfectible du cinéaste à ses principes d’emphase et de pathos ad nauseam.
Le voilà enfin dans nos salles de cinéma, le grand rejeté des critiques et des festivaliers cannois cette année. Dans ce sixième long-métrage, Jessica Hausner nous fait passer la grille d’entrée d’un lycée. Un groupe d’élèves est réuni pour un atelier novateur à l’initiative d’une nouvelle professeure, Miss Novak. En fond sonore, un chœur a cappella, des chaises disposées de manière circulaire, une salle de classe et un club en option. Dans cette ambiance très Glee, s’impose l’inhospitalité d’une mise en scène glaciale. L’objectif de ce cours étant le suivant : faire prendre conscience aux étudiants de la manière dont ils s’alimentent.
Souvent freiné par une volonté de trop en faire, l’exercice du premier film est toujours difficile et n’incarne la plupart du temps que les prémisses d’un regard en construction. Mais parfois, pour de rares cinéastes, le miracle se produit instantanément à travers un geste d’une étonnante maturité. L’arbre aux papillons d’or fait précisément partie de ce groupe insolite. Vendu comme une longue errance de trois heures à la croisée du style de Tarkovski et Weerasethakul, le premier film de Pham Thien An – remarqué au festival de Cannes 2019 pour son court-métrage Stay Awake, Be Ready – pouvait laisser craindre le cas typique d’un premier film, cherchant désespérément à prouver sa légitimité en citant d’ores et déjà les plus grands.
En 2021, La Nuée marquait l’entrée remarquée de Just Philippot dans la sphère restreinte du cinéma de genre français et faisait naître l’espoir d’une riche carrière. Ancrage malin de l’horreur organiquedans notre paysage de “France profonde”, le long-métrage parvenait, certes fragilement, à faire vivre ses pans horrifiques et dramatiques, sans que l’un ne vienne prendre le pas sur l’autre. Deux ans plus tard, reprenez les mêmes ingrédients (la sphère familiale brisée, la menace comme extension du protagoniste), troquez les éléments les plus voyants (l’agricultrice en difficulté est remplacée par un ouvrier ex-gilet jaune, les sauterelles par une pluie toxique), gonflez le budget et nous voici avec Acide, adaptation de son efficace court-métrage du même nom paru en 2018. Le nouveau-né de Philippot avait donc toutes les cartes en main pour accoucher d’une bonne série B horrifique ou pour sombrer dans les écueils inhérents au second film. Triste est de constater que le film vient très vite se situer dans la seconde catégorie.