Tu ne mentiras point

Actuellement au cinéma

© Condor distribution

C’est une église dans un pays de charbon. On la voit sous tous ses angles, toujours de l’extérieur. L’image est sombre, tachée comme les visages et les mains de ceux qui remplissent et transportent des sacs de houille toute la journée. Bill Furlong (Cillian Murphy) gère sa petite en19treprise. C’est lui qui livre le charbon. Il est généreux, taiseux, travaille dur. Un bon père de famille des années 1980, l’incarnation d’une virilité d’apparence tranquille. Ça pourrait être cliché, mais la mélancolie qu’il y a toujours au fond des yeux de Cillian Murphy confère au personnage une profondeur naturelle, une grande humanité dans l’immobilité et le silence les plus totaux. De tranquille, la virilité devient hantée. Le regard et le silence suffisent. Travelling après travelling, on s’accroche à Bill, à son ennui. La caméra divague sur la ville avant de rattraper le protagoniste, qui n’a pas changé. On n’avait pas besoin de plus. Un personnage anesthésié qui, soudain, serait confronté à l’horreur.

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Sinners

Actuellement au cinéma

Sortant d’une épaisse nuit environnant le club de blues des charmants jumeaux Stack et Smoke (interprétés par un Michael B. Jordan au carré), le vampire Rimmick (Jack O’Connel) et ses deux sbires tout fraîchement envoûtés se présentent à son seuil, gardé par le brave cerbère Corbread. Trois vampires. Trois blancs. Trois prétendus musiciens errants qui cherchent vilement à pénétrer ce qui constitue un refuge, une hétérotopie pour une communauté noire opprimée. Empêchée. Après un premier acte aussi poussif que poussiéreux, Sinners abat enfin son atout, rejouant contre toute attente, outre Une Nuit en enfer (Robert Rodriguez, 1996) dont la parenté saute aux yeux à défaut de la gorge, Naissance d’une nation (Griffith, 1915).

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Deux soeurs

Actuellement au cinéma

© Thin Man Films Ltd.

Deux sœurs est de ces films que l’on dirait mal aimables. À l’image du cinéma de Mike Leigh dans son ensemble, comparé plutôt arbitrairement à son compatriote Ken Loach pour, outre le fait qu’ils sont tous deux Anglais, la sécheresse de leur mise en scène, afférente à la tradition réaliste et sociale du cinéma britannique. Or par mal aimable, on entendra ici ce qui ne se donne pas facilement au spectateur, soit ce qui nécessite qu’il revoie toujours ses attentes, qu’il révise sans cesse ses jugements. Tout ce que n’exige pas le cinéma de Ken Loach, plus rassurant par ses schématismes, où oppresseurs et opprimés s’identifient d’emblée. Parce qu’il affirme sa défiance à l’égard de l’idéologie comme envers le discours, le cinéma de Mike Leigh apparaît moins aimable, moins commode. Tandis qu’on adhère immédiatement à Daniel Blake (Moi, Daniel Blake, 2016) parce qu’il subit la brutalité et l’injustice d’un système, on peine à vouloir suivre l’acariâtre Pansy, bourreau impitoyable de tous ceux qui, malheur à eux, croisent fortuitement son chemin.

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Kyuka – Avant la fin de l’été

Actuellement au cinéma

© The Dark

Le conte d’été est quasiment devenu un sous-genre filmique à part entière, traversant les décennies et les frontières, d’Ingmar Bergman (Monika) à Jacques Rozier (Du côté d’Orouët), en passant évidemment par le film éponyme d’Éric Rohmer. Bien que Kyuka – Avant la fin de l’été emprunte à beaucoup de ses prédécesseurs, le premier long-métrage du cinéaste grec Kostis Charamountanis semble, de prime abord, trouver sa principale filiation auprès du récent Aftersun, exploration familiale par le format DV. Mais à l’uniformité de Charlotte Wells, Kostis Charamountanis oppose une logique plus composite.

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Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective

Actuellement au cinéma

© Météore Films

Séquence 1 : Montagne. Ext / Jour. Plan large sur la silhouette d’un fermier. Il cherche ses chevaux, mystérieusement effarouchés. Le fermier se rapproche de Castanho, son étalon blanc, et l’apaise. Générique.

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Aimer perdre

Actuellement au cinéma

© UFO Distribution

Beaucoup de films se plaisent à tromper le spectateur sur le programme qu’ils s’apprêtent à dérouler, mais Aimer perdre n’est pas de ceux-là, s’ouvrant à la faveur d’un long dézoom tourbillonnant et d’un titre pailleté, annonçant tous deux l’énergie d’une entreprise en marge. Cette belle introduction amorce surtout le point d’ancrage du dispositif esthétique, non pas vouée à tourner à vide autour d’une hystérie générale, mais centré sur une présence. Cette figure, monopolisant en gros plan les premières secondes du film, est Armande Pigeon, jeune Bruxelloise sans le sou, allant de galère en galère.

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Baby

Actuellement au cinéma

© CUP FILMES

Baby aurait de quoi horripiler. Ses plans urbains, déambulatoires, dans une Sao Paulo décrépie, ses couleurs pétulantes et sa mélancolie vague peinent à le débarrasser, dans notre esprit, des références qui le recouvrent. Certains films témoignent moins d’un regard que d’une filmographie. Quand toutefois cette filmographie, soit les référents filmiques, traduit un rapport au monde, on dit le film postmoderne. Quand la filmographie manque de se réfléchir, on le dit maniériste. Force est de constater que Baby porte un peu de maniérisme en lui.

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Black Dog

Actuellement au cinéma

© Memento Distribution

Fort d’une dizaine de long-métrages, le cinéaste chinois Guan Hu n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais eu les honneurs d’une distribution sur le territoire français. Plutôt portés sur le grand spectacle guerrier, conformes à l’agenda politique du régime, ses films précédents paraissaient effectivement peu compatibles avec la liberté de ton et les canons esthétiques associés à la figure de l’auteur chère au cinéma hexagonal. Il aura donc fallu attendre Black Dog, passé par le Festival de Cannes duquel il repartit couronné du prix Un certain regard, pour que nous puissions découvrir l’œuvre de ce réalisateur chevronné, habitué des superproductions bardées d’effets numériques.

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Mickey 17

Actuellement au cinéma

© Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved.

Mickey 17 n’est pas mort. Il gèle au fond d’un gouffre de glace, il a mal, il gémit, mais il n’est pas mort, du moins pas encore. Mickey est de la chair à canon exilée dans l’espace. Il avait besoin de quitter la Terre coûte que coûte, alors il s’est engagé à devenir un Remplaçable, un être humain dont on sauvegarde la mémoire et dont on réimprime le corps à volonté dès qu’il est détruit dans les tâches ingrates et variées qu’on lui fait exécuter. Un éternité de rat de laboratoire, sauvée de l’absurdité totale par la présence de Nasha, qui l’aime et qu’il aime. Retour au gouffre : il n’est pas mort. C’était une demi-heure, trois quarts d’heure ? Pas certain. En tous cas, c’est long pour une exposition, ça traîne et on se demande si le film va finir par démarrer ou si l’on est condamné à assister pour les deux heures à venir aux péripéties des Mickey qui s’enchaînent, dument commentées par une voix off monocorde – quoi qu’occasionnellement amusante – qui nous explique sagement les tenants et aboutissants des sociétés humaines de 2054.

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Queer

Actuellement au cinéma

© Pan Distribution

“I’m not queer. I’m disembodied.” À bien des égards, la maxime répétée par Lee et Allerton, protagonistes de Queer, s’applique autant à une certaine idée de leur sexualité qu’à un projet d’introspection pour le cinéma de Luca Guadagnino et son formalisme (souvent) creux. Au désir idyllique conté par André Aciman (Call Me by Your Name) succède désormais celui de William S. Burroughs, terre d’un profond mal-être.

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