Blue Jean

Actuellement au cinéma

© UFO Distribution

Le premier film de Georgia Oakley s’ouvre sur une fracture. Devant son miroir, Jean observe un reflet dédoublé, brisé en son tiers, qui lui renvoie l’image de cheveux pris dans une teinture à peine posée. Blue Jean est le portrait d’un personnage entre deux mondes, déchiré entre deux vies irréconciliables qui menacent constamment de se détruire l’une l’autre.

Angleterre, 1988. Jean est professeur d’EPS dans un lycée, attachée à son métier et aux élèves qu’elle guide gentiment mais fermement. La nuit, elle va dans des bars gays pour y retrouver sa copine et ses amies. Avec la promulgation de la section 28, qui interdit la  »promotion de l’homosexualité », Jean doit redoubler d’efforts pour dissimuler sa double vie face aux remarques homophobes de ses collègues et aux discours de vieux hommes politiques qui jugent sa vie privée et sa morale. L’arrivée d’une nouvelle élève, Loïs, sur la sexualité de laquelle les rumeurs vont bon train, complique les choses pour Jean qui n’ose pas se mettre en danger pour la protéger.

L’image est épaisse, granuleuse, parcourue de paysages purement anglais, faits de bleus pâles, de ciels gris, de bâtiments de brique. C’est dans les bars à néons sombres et dans les immeubles délabrés, entre les ombres rassurantes, que l’on trouve Jean libérée, riante. A l’école, à travers les longs couloirs percés de fenêtres ou dans le gymnase à la lumière aveuglante, Jean est sur ses gardes, raide et froide, en équilibre sur une corde tendue qui pourrait disparaître sous ses pieds à chaque instant. Sa couverture est fine – un divorce avec un homme que l’on ne voit jamais – et elle ne peut pas se permettre de jouer avec sa présentation de genre aussi ostensiblement que Vic, sa copine. Jean a peur ; plus le film avance, plus le visage de Rosy McEwen se délite, plus les gros plans se multiplient, plus on a l’impression d’assister au désespoir d’un animal traqué et prêt à tout pour sauver sa peau. Le contraste avec Lois, davantage brute, davantage garçonne, adolescente maladroite qui sait cependant exactement qui elle est et ne veut, ou ne peut, s’en cacher, est alors d’autant plus fort que l’une cherche chez l’autre un modèle qui peut-être n’existe pas.

L’homophobie, banale, convenue, s’immisce dans chaque recoin du film. Jean ne réussit pas à y échapper, chez sa sœur qui aimerait la soutenir mais qui trouve que Jean lui rend la tâche difficile, devant la télévision et ses émissions lourdement hétérosexuelles, ou à l’école où l’admiration des jeunes filles peut se retourner contre elle au moindre faux pas. Mais, petit à petit, c’est la communauté gay qui se retrouve à l’écran. Vic, enfermée au début dans les espaces des bars, se retrouve dans des restaurants avec ses cheveux courts, ses tatouages et ses vestes à piques ; leur squat revient, insistant, pour les accueillir et leur promettre protection et amitié. Sur un immeuble, on voit un slogan de Thatcher, devant lequel Jean passe tous les matins. Un jour, on y trouve à la place une promesse de vengeance.

Blue Jean est une promesse de résilience, un témoignage de survivantes qui descendent dans la Chambre des Lords pour réclamer leurs droits et se retrouvent au dernier étage de bâtiments délabrés pour fêter leur anniversaire. Alors qu’aujourd’hui la répression transphobe se fait de plus en plus violente et que des propositions de lois similaires à la section 28 sont de nouveau suggérées, voire adoptées dans certains États américains, Georgia Oakley filme avec intelligence la puissance d’une communauté qui sait avant tout prendre soin de ses membres face à un monde qui veut leur peau et nous rappelle que, des graffitis des toilettes de bar jusqu’aux salles de classe,  »Lesbians are fucking everywhere. »

Blue Jean / De Georgia Oakley / Avec Rosy McEwen, Kerry Hayes, Lucy Halliday / Royaume-Uni / 1h37 / Sortie le 18 avril 2023.

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