Après avoir filmé en sortie de Covid trois lycéennes d’Hénin-Beaumont, Guillaume Brac a voulu donner à son court-métrage Un pincement au coeur une suite spirituelle. Naît donc Ce n’est qu’un au revoir, projeté en diptyque avec le premier film. Du Nord-Pas-de-Calais à la Drôme, il s’agit de tirer un trait pour lier deux jeunesses aussi profondément semblables que différentes.
Séquence 1 : Montagne. Ext / Jour. Plan large sur la silhouette d’un fermier. Il cherche ses chevaux, mystérieusement effarouchés. Le fermier se rapproche de Castanho, son étalon blanc, et l’apaise. Générique.
Beaucoup de films se plaisent à tromper le spectateur sur le programme qu’ils s’apprêtent à dérouler, mais Aimer perdre n’est pas de ceux-là, s’ouvrant à la faveur d’un long dézoom tourbillonnant et d’un titre pailleté, annonçant tous deux l’énergie d’une entreprise en marge. Cette belle introduction amorce surtout le point d’ancrage du dispositif esthétique, non pas vouée à tourner à vide autour d’une hystérie générale, mais centré sur une présence. Cette figure, monopolisant en gros plan les premières secondes du film, est Armande Pigeon, jeune Bruxelloise sans le sou, allant de galère en galère.
Baby aurait de quoi horripiler. Ses plans urbains, déambulatoires, dans une Sao Paulo décrépie, ses couleurs pétulantes et sa mélancolie vague peinent à le débarrasser, dans notre esprit, des références qui le recouvrent. Certains films témoignent moins d’un regard que d’une filmographie. Quand toutefois cette filmographie, soit les référents filmiques, traduit un rapport au monde, on dit le film postmoderne. Quand la filmographie manque de se réfléchir, on le dit maniériste. Force est de constater que Baby porte un peu de maniérisme en lui.
Fort d’une dizaine de long-métrages, le cinéaste chinois Guan Hu n’avait jusqu’à aujourd’hui jamais eu les honneurs d’une distribution sur le territoire français. Plutôt portés sur le grand spectacle guerrier, conformes à l’agenda politique du régime, ses films précédents paraissaient effectivement peu compatibles avec la liberté de ton et les canons esthétiques associés à la figure de l’auteur chère au cinéma hexagonal. Il aura donc fallu attendre Black Dog, passé par le Festival de Cannes duquel il repartit couronné du prix Un certain regard, pour que nous puissions découvrir l’œuvre de ce réalisateur chevronné, habitué des superproductions bardées d’effets numériques.
Mickey 17 n’est pas mort. Il gèle au fond d’un gouffre de glace, il a mal, il gémit, mais il n’est pas mort, du moins pas encore. Mickey est de la chair à canon exilée dans l’espace. Il avait besoin de quitter la Terre coûte que coûte, alors il s’est engagé à devenir un Remplaçable, un être humain dont on sauvegarde la mémoire et dont on réimprime le corps à volonté dès qu’il est détruit dans les tâches ingrates et variées qu’on lui fait exécuter. Un éternité de rat de laboratoire, sauvée de l’absurdité totale par la présence de Nasha, qui l’aime et qu’il aime. Retour au gouffre : il n’est pas mort. C’était une demi-heure, trois quarts d’heure ? Pas certain. En tous cas, c’est long pour une exposition, ça traîne et on se demande si le film va finir par démarrer ou si l’on est condamné à assister pour les deux heures à venir aux péripéties des Mickey qui s’enchaînent, dument commentées par une voix off monocorde – quoi qu’occasionnellement amusante – qui nous explique sagement les tenants et aboutissants des sociétés humaines de 2054.
“I’m not queer. I’m disembodied.” À bien des égards, la maxime répétée par Lee et Allerton, protagonistes de Queer, s’applique autant à une certaine idée de leur sexualité qu’à un projet d’introspection pour le cinéma de Luca Guadagnino et son formalisme (souvent) creux. Au désir idyllique conté par André Aciman (Call Me by Your Name) succède désormais celui de William S. Burroughs, terre d’un profond mal-être.
Cette année 2025 marque le quatre-vingtième anniversaire de la libération des camps de la mort. À mesure que le temps nous éloigne des événements tragiques qui secouèrent l’Europe à la fin de la première moitié du XXe siècle, le cinéma est plus que jamais traversé par la nécessité d’imager cette page de l’Histoire comme une mémoire vivante, incarnée. L’an passé, La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer s’interrogeait déjà sur la muséification qui guette la Shoah et, présentement, The Brutalist de Brady Corbet évoque à sa manière le besoin impérieux pour les survivant·es de transmettre leur vécu aux générations futures. Second long-métrage de Jesse Eisenberg, A Real Pain emprunterait presque le chemin inverse, en confrontant des personnages déracinés, à la recherche d’une épiphanie concernant leurs origines juives, à cette période sombre du grand récit de l’humanité.
Pour un acteur ou une actrice, jouer dans un biopic est devenu un passage obligé dans le processus de starification. C’est l’occasion de construire son propre mythe tout en renforçant celui d’une autre figure d’envergure, dont le patronyme ou le nom de baptême sert bien souvent de titre au film. Pablo Larraín a offert cette occasion à Natalie Portman dans Jackie (2016) puis à Kristen Stewart dans Spencer (2022). C’est maintenant au tour d’Angelina Jolie de prêter son image à une icône du XXe siècle, la cantatrice Maria Callas, dans (le bien nommé) Maria.
Une Statue de la Liberté renversée. La tête en bas. C’est ainsi que nous accueille la terre promise d’Amérique dans The Brutalist, à l’issue d’un plan séquence turbulent et fuligineux qui suit le rescapé hongrois László Toth s’extirpant tant bien que mal des tréfonds d’un navire peuplé d’ombres : celles d’une Europe en ruines qui restera dans l’obscurité – jusqu’à une échappée transalpine dans la seconde partie. Si l’on exulte arrivés à destination, le paysage visuel et sonore détonne. Les percussions dissonantes du compositeur Daniel Blumberg, débouchant sur des cuivres tonitruants, annoncent une promesse vaine. L’horizon, qu’on attendrait de voir s’ouvrir, de voir enfin respirer, étouffe, bouché par un ciel embrumé dont ressort seule la statue flottante, comme abstraite, augurant après la nuit une condition fantomatique.