Préférez-vous passer trois années en prison puis jouir d’une liberté totale, sans travail, jusqu’à la fin de vos jours, ou bien accepter encore vingt-cinq années de dur labeur avant la retraite ? – voilà un dilemme, aberrant d’apparence, qui résonne pourtant aujourd’hui en France de manière toute particulière. Morán, ne se limite pas à y songer. Cet employé à la Banque Sociale Coopérative de Buenos Aires se saisit du plan qu’il a manifestement en tête depuis un certain temps… Profitant un soir du départ anticipé de son collègue Roman, il accède à la salle des coffres de l’établissement. L’occasion rêvée pour entraîner Roman dans son crime et en faire un complice malgré lui.
Fenêtre sur Téhéran. La ville se délivre lentement d’une épaisse couche grisâtre, brume moderne aujourd’hui aussi appelée pollution. Les sons de la vie d’une capitale retentissent avec fracas. Avions, voitures, cloches, cris, et même corbeaux. Dans un timelapse opposant à la fois la lenteur de la découpe de l’image et la vitesse des fragments mis bout-à-bout, alors que dans le cadre la lumière sur les bâtiments se profile, le bourdonnement de la ville s’intensifie.
“En Guinée libre, il n’y aura pas de Messieurs. Ni blancs, ni noirs” : si Nome a trait à une désillusion, c’est bien autour de cette promesse égalitaire, martelée fièrement par les guérilleros du PAIGC (Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée) pendant la guerre. Contrairement à Sambizanga, qui prenait à bras le corps l’oppression portugaise subie par le peuple et les résistants dans un naturalisme rude mais in fine optimiste, Sana Na N’Hada oppose désormais un regard contemporain, débarrassé de l’espoir et gagné par une triste ironie.
Prison à ciel ouvert dans La Libertad, quête illusoire de rédemption dans Los Muertos et Jauja : chez Lisandro Alonso, les espaces naturels sont le théâtre d’un enfermement. Eureka prend initialement ce même chemin figuratif, à travers un faux western ironique, citant directement le cow-boy incarné par Viggo Mortensen dans le précédent film. Soudain, d’un cut brutal, Alonso balaye d’un revers de la main la fiction – la sienne et celle des autres – pour imposer un retour nécessaire au réel.
“Quelqu’un est entré”, murmure d’une voix rauque le somnambule Hyun-Soo, sous le regard effrayé de sa femme enceinte, Soo-Jin. Point de départ de Sleep, cette réplique a priori banale, maintes fois ressassée jusqu’à devenir un trope comme un autre au sein du cinéma d’horreur, récupère ici de sa terreur originelle. Jason Yu, dont c’est le premier film, impose ce renouvellement par une subtile entorse au code établi : l’infraction mentionnée n’est pas en cours mais survient dans les secondes qui suivent, comme pressentie par le mari inconscient. De cette scène inaugurale glaçante découle la belle promesse de Sleep. Et si l’inquiétude ne se logeait plus dans une menace extérieure mais au sein-même du foyer, au cœur de l’être aimé qu’on pensait tant connaître ?
Au départ, ce sont des petits détails. Des mèches de cheveux coupées, une basket manquante, de la terre dans une gourde. Mais l’inquiétude monte chez Saori, la mère de Minato. Depuis la mort de son mari, elle élève seule ce petit garçon de CM2, calme et silencieux, qui pose parfois des questions étranges sur la greffe de cerveaux de porc dans les crânes humains ou sur les animaux en lesquels il pourrait se réincarner. Devant le comportement de plus en plus inquiétant de Minato, Saori en conclut qu’il est harcelé à l’école. C’est le début d’une enquête qui dissimule, sous des airs de thriller, une histoire à la fois bien plus douce et terrible que ce que les adultes peuvent imaginer.
Qui dit nouvelle année dit certes «Bonne année !» mais surtout, top ciné de l’année qui vient de se terminer, dans les feux de champagne ou de rhum à dix balles, et peut-être pour nous cinéphiles dans quelques ultimes pépites filmiques. Des beaux films, 2023 en a eu son lot : en figure de proue (cocorico !) Anatomie d’une chute qui remporte La Palme d’Or et un succès mérité auprès des spectateurs. Outre le film de Justine Triet, 2023 marque aussi une année à vocation végétale puisque Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismäki et Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, s’octroient, eux aussi, des places de choix dans les tops de l’année (le constat écologique de la communauté cinéphile ?). Mais si les classements de chaque année en disent long sur l’état du monde et plus encore sur l’état de l’industrie filmique et de ses dynamiques (on notera l’écrasante omniprésence des films de la programmation Cannoise, plus qu’aucun autre festival), ils reflètent surtout la cinéphilie de leur auteur. Donc, les tops : tradition frivole et quelque peu surannée ? Sans doute. Mais l’occasion aussi de rattraper quelques rendez-vous manqués et de défendre une dernière fois les coups de cœur de la rédaction classés ici de 1 à 10, du plus au moins favori. Bonus : étant donné qu’en plus d’être subjectif, il s’agit là d’un exercice particulièrement restrictif (pour ne pas dire frustrant), la rédaction vous propose, en parallèle de ses dix films préférés de 2023, deux mentions spéciales. La première, pour le meilleur film de patrimoine, ressorti cette année, et la seconde, pour une œuvre non distribuée en France – c’est à dire que nous avons découvert cette année en arpentant les salles calfeutrées des projections de presse parisiennes ou les Palais de divers Festivals européens – et dont nous vous recommandons chaudement de guetter l’éventuelle sortie au cinéma !
« Lorsqu’elle vous a quitté, Valérie a fait de vous un personnage de tragédie » affirme Youssef à Étienne. La rencontre entre Valérie et Etienne, leur idylle et la naissance de Rosa nous sont montrés succinctement, sans dialogue. Les événements s’enchainent, jusqu’au jour où Valérie laisse Etienne, avec Rosa dans les bras. À ce moment là, il devient non seulement un personnage de tragédie mais aussi, et surtout, un personnage de cinéma.
Ana (Carla Maciel) vit avec Victor (Paulo Calatré) dans un petit village au nord du Portugal. L’une est femme de ménage dans un manoir inhabité, l’autre est ouvrier. Leurs enfants sont grands et étudient loin d’ici, « ils font des études pour ne pas finir comme nous », explique le mari. Ce couple encore fougueux souhaite à présent s’exiler, pour le travail, en France. Mais Emilia (Fátima Soares), la gouvernante qui œuvre à l’entretien de la maison aux côtés d’Ana depuis de nombreuses années, est soudain frappée de maladie. Ana reste, son conjoint part, leur fille vient les retrouver.
Avec Little Girl Blue, Mona Achache signe un film intimiste et puissant, relevant de l’autofiction. Un genre qui lui permet de traiter d’un sujet documentaire avéré, tout en y insérant la complexité de ses émotions ; soit une forme de cache, une distorsion propre à son regard. Car ce qu’elle cherche à scinder relève de la vie tourmentée de sa mère, Carole Achache.