Humilié devant ses confrères de l’armée, le capitaine Alfred Dreyfus, tremblant de déshonneur, est dégradé. C’est la première séquence du film, plongée dans un Paris grisâtre, où l’austérité la plus sèche de l’univers militaire règne sur tous les visages stricts. Cette destitution n’est pas la conclusion mais le coup d’envoi de l’affaire Dreyfus, dont les multiples rebondissements forment un matériau historique et romanesque inouï : pendant douze ans (1894-1906), la France s’est déchirée autour de cette injustice derrière laquelle se cache un antisémitisme généralisé.
Il aura fallu près de vingt ans à Martin Scorsese et Robert de Niro pour trouver un projet digne d’une nouvelle collaboration. Ce projet c’est The Irishman, production Netflix qui met en scène Frank Sheeran (Robert de Niro), un camionneur qui croise le chemin de Russell Bufalino (Joe Pesci), un chef de la mafia italo-américaine. Comme il avait pu le faire dans ses films précédents touchant au même sujet (Casino, Mean Streets ou encore Les Affranchis), le réalisateur confronte un personnage initialement sensé et sensible à un environnement d’où découle une violence constante et banalisée. En devenant le bras droit de Bufalino, Frank se retrouve en effet plongé dans un univers ne répondant à aucune loi, véritable microcosme social ne fonctionnant qu’avec ses propres codes, règles et hiérarchies.
Et puis nous danserons n’est pas le premier film à mettre la danse en scène dans l’idée de traiter un sujet « de société », et il ne sera pas le dernier. Mais si on peut jouer à trouver un certain nombre d’exemples, de Billy Eliott à Girl, ils sont probablement moins nombreux à traiter de la danse géorgienne, qu’on pourrait grossièrement présenter aux néophytes comme une danse traditionnelle exécutée avec la rigueur et l’exigence de la danse classique. Et c’est avec beaucoup d’intelligence que Levan Akin en fait l’élément central de son histoire, un pivot dramatique, qui cristallise toutes ses tensions : là où Merab cherche désespérément un moyen de s’exprimer, il se trouve confronté à une tradition ancestrale, à un élément constitutif d’une identité nationale, devant incarner ses codes et ses valeurs. Cette danse devient le lieu de l’opposition entre le désir de Merab de se révéler, et les forces qui l’en empêchent.
Si nos héros sont jeunes et ambitieux, s’ils espèrent faire de cette danse leur métier et rivalisent pour intégrer les ballets les plus prestigieux, le véritable défi qui leur est posé n’est pas celui de la compétition ou de la performance. En dansant, ils se heurtent surtout à une certaine idée de la masculinité, celle qui veut qu’on danse raide car on est un homme, ou que dans les vestiaires on multiplie les blagues graveleuses. Inutile de préciser que l’homosexualité est loin d’être acceptée dans le pays, et encore moins au cœur d’une de ses institutions les plus emblématiques. Quand l’équipe du film a contacté un ensemble national dans l’idée d’obtenir de l’aide pour la préparation du tournage, celle-ci leur a été refusée au prétexte que l’homosexualité n’existait pas dans la danse géorgienne…
Lutter contre cette négation, c’est alors s’exposer. Et à mesure qu’on suit l’histoire de Merab, nous parviennent par les conversations des personnages les tristes échos des mésaventures d’un certain Zaza, danseur de ballet surpris avec un homme, auquel le traitement qu’on réserve révèle toute la violence à laquelle sont exposés les homosexuels géorgiens lorsqu’ils sont découverts.
Tout en évoquant cette violence, Levan Akin se refuse pourtant à la montrer. L’histoire qu’il choisit de nous raconter n’est pas celle d’une persécution ; mais, des appartements pauvres dont on coupe l’électricité aux quartiers underground où se réfugie une culture queer inattendue, de la rigueur de la salle de danse à la liberté d’une brève histoire d’amour, Et puis nous danserons est le récit, émouvant et plein d’espoir, d’une possible libération.
Et puis nous danserons / De Levan Akin / Avec Levan Gelbakhiani, Bachi Valishvili, Ana Javakishvili / Suède, Géorgie / 1h50 / Sortie le 6 novembre 2019.
À la suite d’un pacte financier manqué avec Ferrari, le constructeur automobile Ford décide d’imaginer une voiture de sport qui lui permettra de prendre la tête de la prochaine édition des 24 heures du Mans. Ce projet sera porté par deux hommes passionnés et déterminés, faisant de l’année 1966 un tournant dans l’histoire de la course automobile.
Victor (Daniel Auteuil) perd espoir un peu plus chaque jour. Archétype de l’homme vieux-jeu, le dessinateur s’acharne contre le tableau de navigation interactif de la Tesla et ne comprend pas le travail de son fils, chef de projet pour une plateforme numérique. Le lit conjugal est divisé : casque de réalité virtuelle sur une table de chevet, piles de livres sur l’autre. Marianne (Fanny Ardant), sa femme, qui se sent « vieillir plus vite » lorsqu’elle s’endort à ses côtés, entretient une relation avec son meilleur ami.
L’annonce du projet faisait doucement rire. Une fiction sur les Panama Papers, cet immense scandale d’évasion fiscale, diffusée sur Netflix, plateforme qui n’hésite pas à ne pas déclarer tous ses impôts ? The Laundromat aurait du mal à être pris au sérieux s’il n’était réalisé par un cinéaste aussi malin que Steven Soderbergh, et engagé, lui qui s’inspire régulièrement des arnaques financières, qu’elles concernent la pollution de l’eau (Erin Brockovich, 2000), l’agroalimentaire (The Informant!, 2009), l’industrie pharmaceutique (Effets secondaires, 2013) ou, récemment et déjà sur Netflix, le milieu sportif (High Flying Bird, 2019).
Après Moi, Daniel Blake, Palme d’or en 2016, qui mettait en avant les conséquences de l’austérité politique britannique sur la gestation des services sociaux, Ken Loach s’empare de la question de l’uberisation. Toujours en prise avec les inégalités que le libéralisme et le capitalisme ont laissées s’installer, le cinéaste anglais dénonce ce qui étouffe encore un peu plus les classes ouvrières. Sa colère ne s’amenuise pas, et elle est toujours aussi communicative.
Yoko, une jeune journaliste japonaise, est chargée par sa chaîne de télévision de tourner un reportage sur l’Ouzbékistan. Elle et son équipe cherchent au jour le jour des sujets à filmer, errant d’un endroit à un autre à travers le pays. Mais la pression imposée par ses collègues et le dépaysement qu’elle ressent dans des endroits peu familiers lui pèsent de plus en plus.
Hors Normes raconte le quotidien de deux associations prenant en charge les cas d’autisme les plus complexes, et qui ont pour particularité d’employer comme éducateurs des jeunes en réinsertion. Olivier Nakache et Eric Toledano, huit ans après Intouchables, parlent à nouveau du handicap à travers une comédie humaniste portée par l’énergie du groupe et de la mixité sociale, mais ils ratent le coche par un excès de lieux communs.
Troisième film du duo Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, L’Angle Mort fait partie de ces propositions inattendues dont le cinéma français a toujours besoin. Avec peu de moyens et beaucoup d’originalité, il relit le mythe de l’homme invisible à travers le parcours de Dominick, un employé d’une boutique de guitares qui possède ce don depuis l’enfance. Un pouvoir d’invisibilité que beaucoup chériraient, mais dont il se sert peu, à part pour épier les autres. Avec l’âge, il le fait d’ailleurs de moins en moins. À quoi bon être invisible si notre présence passe déjà inaperçue aux yeux de tous ?