D’une nuit à une autre. Dans la noire obscurité de la réserve du musée du quai Branly-Jacques Chirac, gisent vingt-six trésors royaux, attendant de revenir à la vie, de renaître de ce que Mati Diop filme comme un espace limbique. Par du vide et de la durée. De cet abîme, la voix d’une statue résonne. La prosopopée, cette figure qui donne à l’objet une parole, affirme une autre voie pour la reconquête par le Bénin de son identité, de sa mémoire, ni strictement politique, ni culturelle. Une voie poétique.
Philippe, vos films sont très souvent autobiographiques mais au sein même de ce cadre, on retrouve des thèmes récurrents ; comme la découverte du désir et du sentiment amoureux à l’adolescence. Pourquoi revenez-vous sans cesse à ces moments ? Qu’essayez-vous de capter, voire de comprendre ?
Philippe Lesage : Effectivement, peut-être que j’essaye de comprendre quelque chose qui m’échappe toujours. Mais j’aime bien avoir un peu de distance par rapport aux moments que je vais mettre en scène. D’ailleurs, dans mon prochain film, les personnages seront plus vieux ; ça monte toujours un peu en âge. Dans Comme le feu, ce qui est différent, c’est qu’ils sont confrontés à des adultes. Dans la jeunesse, ce qui m’interpelle c’est cette idée d’avenir : on arrive plein d’optimisme, d’idéalisme et on vit de grandes émotions pour la première fois, le sentiment amoureux étant peut-être celui qui nous déstabilise le plus. Et, malgré toutes les désillusions, toutes les déceptions, on continue de tendre la main aux adultes mais ils ne nous aident pas, au contraire, ils essayent de nous écraser, de nous punir. Dans mes films, il y a souvent cet ordre patriarcal très oppressant, destructeur pour les plus jeunes. Et j’espère que mes jeunes personnages vont être capables de rester intactes, de vouloir aimer sans chercher à se protéger. Car toutes les petites déceptions on les garde avec nous. On peut alors décider de vivre comme les personnages adultes du film, c’est à dire dans le regret, dans l’insatisfaction ou bien on garde ces déceptions en soi et on essaye d’en faire quelque chose de créatif, de beau, de porteur.
Arieh, est-ce cet élément qui vous a plu dans le cinéma de Philippe et qui vous a donné envie d’en faire partie ?
C’est pas moi, ironise Carax, arborant ce ton espiègle qui le caractérise et qui sous-tend ce film ténébreux, commandé par le musée Pompidou pour une exposition finalement avortée. À la question préliminaire « où en êtes-vous Leos Carax ? », notre dandy-clochard discret du cinéma français répond d’abord par la désignation en images du père, tandis que sa voix off à tessiture mourante se perd cocassement dans les photographies de ses aïeux artistiques, dont évidemment Godard que chacun aura ici perçu en ombre tutélaire. Une facétie pour se dérober, toujours, mais dont affleure surtout le spectre qui hante l’entièreté du métrage et du geste de Carax : le spectre d’une imposture, ou d’une posture impossible.
Sur le tournage de son documentaire précédent, M, Yolande Zauberman capte par hasard – presque par accident – deux jeunes femmes dans une rue. Son compagnon lui apprend que l’une d’entre elles est venue à pied de Gaza jusqu’à Tel Aviv, pour pouvoir vivre sa transexualité. Le film part d’une rumeur, d’une histoire qui porte en elle quelque chose de mystique: les protagonistes (des femmes trans) sont auréolées d’une lumière évanescente, pleine de strass, pareilles à des déesses. La cinéaste s’accroche à cette légende urbaine pour retrouver celle qu’elle nomme désormais la Belle de Gaza.
Sur Internet, il existe un espace dans lequel des joueurs s’affrontent pour leur survie. Au cœur d’une nature foisonnante, les utilisateurs du monde entier se regroupent en factions, sous la houlette du plus fort. Qui sont ces chefs auto-proclamés et ceux qui, sans connaître leur identité réelle, obéissent à leurs ordres ? Quels sont les secrets de ce lieu en 3D et les règles pour réussir à y subsister ? Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L’helgoualc’h décident de réaliser un documentaire sur cet îlot virtuel. Pour cela, ils choisissent trois avatars et partent explorer cet univers connecté.
En 1999, Christine Angot publie L’Inceste, un roman dans lequel elle raconte les viols que lui a fait subir son père. Vingt ans plus tard et deux caméras derrière elle, elle décide d’aller à la rencontre des membres de sa famille pour les interroger sur un silence qui dure encore aujourd’hui.
Initié par Léa Glob comme un projet étudiant, Apolonia, Apolonia s’est finalement mué en un travail de longue haleine, couvrant pas moins de treize années de la vie de son personnage principal. En résulte un film vertigineux d’une densité rare, embrassant du même geste le cheminement personnel d’Apolonia Sokol, « painteresse » en quête d’une place dans le milieu de l’art, et les bouleversements intimes et politiques qui agitent la société autour d’elle.
En nous quittant en octobre 2023, le cinéaste Terence Davies nous laisse Les Carnets de Siegfried, œuvre testamentaire et crépusculaire sur le poète Siegfried Sassoon. Bien qu’on aurait aimé qu’il ne soit pas le dernier, le film constitue finalement presque un long-métrage somme de tous ceux du réalisateur. Les thèmes qui lui sont chers – la mémoire, la guerre, la souffrance psychique ou la religion – y sont déployés avec une absolue maîtrise, faisant des Carnets de Siegfried un film qui, dans sa retenue, atteint des sommets.
Service de réanimation en pédiatrie. Marseille. Karim Dridi suit le quotidien de deux enfants dotés pour l’un d’une malformation cardiaque et, pour l’autre, d’un foie défaillant. On comprend bientôt que chaque cas nécessite une greffe. Le réalisateur prend le parti de ne filmer qu’entre les quatre murs d’une chambre d’hôpital, des couloirs blancs et bleus, dans un huis clos remplit d’amour, et de tendresse.
En 1997, Gilles Perret, jeune réalisateur de Haute-Savoie pose sa caméra chez ses voisins, dans la vallée du Giffre, à 100m de chez lui. Les Bertrand – dits les tontons – sont alors trois frères à la tête d’une ferme laitière. De ces images naissent son premier film documentaire, Trois frères pour une vie. Vingt-cinq ans plus tard, le même Gilles Perret revient faire état, en images, de la ferme des Bertrand. Il dépeint habilement la vie d’un territoire, de ses enjeux, mais également des désirs qu’il suscite et des barrières qu’il érige.