
Les repas sont sans doute les moments de notre quotidien régis par plus de règles. D’ailleurs, l’un des premiers commandements de bienséance en société que l’on apprend n’est-il pas « tu ne joueras point avec la nourriture » ? Vera Chytilova offre à ses personnages un moment de rébellion régressif, pour mettre à mal la notion de décence et révéler son interprétation parfois, justement, enfantine. Car lorsque certains traitent mieux leur nourriture que leurs congèneres, l’humanisme se perd au service des conventions. Quoi de pire que des jeunes femmes qui se tiennent mal à table ?
La réalisatrice dédie effectivement son film à ceux pour qui la plus grande source d’indignation est « une salade piétinée ». C’est en exposant l’indignation de certains face aux non respect des règles de décence alimentaire que Vera Chitylova prouve leur manque d’indignation face aux règles de décence plus essentielles, qui crient leur importance par leur absence.
Bien plus que ces jeux d’associations visuels provoqués par des images dangereusement évocatrices – les deux jeunes femmes coupent aux ciseaux des bananes, des saucisses, des cornichons…-, Les Petites Marguerites est un film polymorphe. Or rares sont les œuvres qui parviennent à exercer dans leur forme autant de liberté que dans leurs thématiques. Et lorsque l’on voit les deux protagonistes irrévérencieuses déchirant, brûlant, dessinant, on imagine aisément une troisième femme appliquant le même sort à son film. Car sans cesse, Les Petites Marguerites épouse dans sa forme ce que ses personnages font, ce que ses personnages sont. Chytilova crée plus qu’un langage cinématographique, elle lui invente un nouveau rythme. L’image et le son se répondent via un montage, tour à tour, millimétré ou anarchique. Le film propose de nouvelles sonorités pour accompagner des images nouvelles et Vera Chytilova va jusqu’à donner une élocution différente à la langue tchèque, propre à ses protagonistes.
Dans son film, les mots ont un goût et les couleurs font du bruit. Les Petites Marguerites est et restera, dans l’histoire du cinéma, une ode à l’insolence sans égale et une œuvre sans pareille.
De Vera Chytilova / Avec Ivana Karbanova et Jitka Cerhova / 1h14 / Tchécoslovaquie / 1966 / Arras Film Festival 2023.