Profondément marqué par Au hasard Balthazar devant lequel il aurait versé ses premières et uniques larmes au cinéma, Jerzy Skolimowski en offre en quelque sorte une variation formellement plus lyrique et plastique avec Eo, distinguée par un prix du jury au dernier festival de Cannes. Produire un récit désanthropocentré, adoptant presque entièrement le point de vue d’un âne, avait tout d’un pari audacieux, induisant une somme de contraintes tant sur le plan narratif qu’esthétique, et mettant à l’épreuve sa puissance d’identification.
Après trois longs métrages charmeurs et charmants mais inégaux, Louis Garrel, que l’on aurait pu craindre de voir ventriloquer le cinéma de son père, aurait-il enfin trouvé sa voie avec L’Innocent ? Ou par voie entendra-t-on sa propre voix d’auteur ? Dans son précédent film La Croisade, on sentait que l’éternel jeune premier du cinéma français amorçait un virage sec dans sa filmographie. Un virage à 180 degrés vers une légèreté désinhibée, quoique dénier la veine comique de L’Homme fidèle serait une bévue.
Venue à Lyon pour présenter en avant-première son dernier film, Un beau matin, Mia Hansen-Løve était au cinéma le Comoedia en compagnie de l’immense Pascal Greggory qui interprète le rôle de Georg, un professeur de philosophie atteint de la maladie de Benson, inspiré du père de la réalisatrice. On a pu s’entretenir avec eux dans le cadre d’une rencontre presse, avec quatre confrères.
Vos films résonnent souvent avec votre expérience personnelle, à quel point dans ce film ?
Mia Hansen-Løve : Concernant la dimension autobiographique du film, il y a la maladie de mon père, qui a inspiré celle de Georg, et tout ce qui accompagne cette maladie. Le départ d’abord en hôpital, puis en EHPAD et cette espèce d’errance ont nourri le film. Mais au-delà de faits précis qui ont pu influencer son écriture, il y a surtout l’observation d’une chose extrêmement triste et extrêmement heureuse, en l’occurrence ici une rencontre amoureuse, qu’on peut vivre en même temps, et comment ça peut nous aider à affronter le malheur. Je ne suis pas seulement partie de la maladie, je n’aurais pas fait le film si je n’avais pas vécu deux expériences contradictoires au même moment, et c’est cette dialectique avant tout, et ce qu’elle révèle de la beauté de la vie en tant qu’elle peut nous redonner ce qu’elle nous reprenait, qui a inspiré le film.
Les liens que vous tissez entre votre expérience vécue et votre écriture, vous les ressentez comme nécessaires ?
M. H-L : Ça dépend des moments. Là ça l’était, mais pour tourner la page, pour prendre une distance avec ce que la réalité avait pu avoir de pesant. Mais j’en parle comme s’il n’y avait que du malheur alors que le film est né aussi d’un grand bonheur. En tout cas ici, c’était une nécessité mais ce n’est pas dogmatique chez moi. J’ai très envie de faire des films qui n’ont rien à voir avec moi, d’ailleurs je ne sais pas ce que je ferai demain mais les choses auxquelles je pense là tout de suite sont très détachées de ma vie. Je comprends que mon cinéma puisse donner cette image, mais mes deux premiers films n’étaient pas autobiographiques. Ils sont inspirés en revanche de personnes qui ont existé, mais ce n’est pas ma vie, ce n’est pas moi. Il y a réellement deux ou trois films qui ont directement à voir avec mon propre vécu. Donc bien sûr que j’ai envie de faire des films qui n’ont rien à voir avec ma vie, et aussi de faire des films avec des personnages masculins. J’ai envie de garder cette liberté-là, qui me permet de m’identifier aussi bien à des personnages féminins que masculins.
Le titre « Un beau Matin » sonne comme un déictique plutôt flou, ambivalent, teinté de clarté et de mélancolie. Est-ce que ce titre ne résume pas en quelque sorte les différences de tons qui innervent votre film et plus largement votre cinéma ?
Le cinéma de Mia Hansen-Løve ne cesse d’entrelacer des émotions contraires, de celles qui constituent la trame même de la vie. Il incarne une matière composite d’états d’âme souvent en prises avec le transitoire, sur le seuil du nouveau. Un Beau matin, ne serait-ce que dans son titre, résume en un trait simple ce projet filmique. Un titre lumineux, déictique plutôt flou, marquant une unité de temps aux rayons fugitifs, mais qui sonne également comme l’incipit d’un conte, assignant avec force et tout de go le film à l’aire de la fiction.
Fruit d’une gestation pour le moins turbulente, fardé d’un intrigant parfum de scandale, Blonde, adaptation du roman de Joyce Carol Oates évoquant fictivement la vie de Marilyn Monroe, plus immense des icônes, ne pouvait que faire événement. Surtout que, fidèle au registre du livre, Andrew Dominik n’y va pas avec le dos de la cuiller et saute même à pieds joints dans les replis les plus obscurs de la star, ses déboires les plus crues et les recoins les plus sordides d’une industrie corrompue et carnassière, à la misogynie dévastatrice.
Comment cerner en un film l’ampleur du mythe Bowie ? Bowie le caméléon, Bowie l’extraterrestre ? Selon Brett Morgen, sur la base d’un principe : éviter les invariants de l’écriture biographique, refuser à tout prix l’anecdote au profit d’un trip au foisonnement étourdissant, fidèle à l’esprit de l’artiste, une odyssée dantesque avec lui pour seul guide, sur l’onde de sa voix magnétique comme revenue de l’abîme.
Dans son précédent film Proxima (2019), Alice Winocour s’emparait de ce qui est devenu un genre cinématographique à part entière, le film d’astronaute, pour mettre en scène un drame autrement plus intime que ce que son schéma générique présuppose d’ordinaire, loin de tout enjeu scientifique ou de survie, celui de la douloureuse mais nécessaire séparation d’une mère et sa fille. Si Winocour congédiait alors l’attrait du spectaculaire pour ne montrer que l’exigeante phase de préparation au voyage spatial, c’est cette fois-ci à l’après, aux séquelles d’une catastrophe, qu’elle dédie son récit et sa caméra dans Revoir Paris.
Trop longtemps boudée aux palmarès, voire même aux sélections, des plus grands festivals internationaux, Claire Denis jouit enfin d’une reconnaissance que ses pairs auront bien rechigné à lui accorder. Si, en mai dernier, la plus originale et imprévisible des réalisatrices françaises a pu présenter en compétition à Cannes son dernier film Des étoiles à midi, nul ne saurait oublier qu’elle n’avait pas eu cet honneur depuis 35 ans (Chocolat,1987). Il aura hélas fallu attendre jusqu’aux retombées salutaires de MeToo pour intégrer Denis et d’autres – Kelly Reichardt en tête, à laquelle on dédie depuis peu nombre de rétrospectives – dans le club des cinéastes qui comptent. On nous permettra cependant d’émettre quelques regrets quant à ce calcul malhabile voire, malgré de nobles intentions, un tantinet injuste. Car autant que Des étoilesà midi, Grand prix ex-aequo sur la croisette, Avec amour et acharnement (Ours d’argent à Berlin) se place décidément loin, très loin des meilleurs films de l’auteure.
« Mon histoire est vraie, mais vous serez mieux enclin à y croire si je vous la relate comme un conte ». Curieux prélude que ce discours en voix-off qui érige la forme fantaisiste du conte en plus haut foyer du crédible et de la vérité. Curieux détail aussi que cette narratrice docteure en narratologie prénommée Alithea (Tilda Swinton), forme moderne du terme grec « alètheia » signifiant en français « vérité » ou « croyance tenue pour vraie ». Dès les premières minutes, le projet métanarratif de George Miller se découvre. Il sera principalement question de la fonction du récit dans Trois mille ans à t’attendre, de l’attrait qu’il suscite et de la puissance du mythe.
Il est arrivé le blockbuster de l’été, sous l’escorte d’une promo punchy et du plus cool des acteurs cools, Brad Pitt, dont l’aura persistante, voire polie par les ans, a de quoi faire pâlir le dernier Thor et son marteau flétri. Pour rester sur les rails, à chacun sa méthode. Alors qu’un Tom Cruise privilégie l’autocélébration, érigée par delà les cimes dans Top Gun Maverick, Pitt préfère la voie de l’auto-dérision, se railler de soi plutôt que s’aimer soi, une approche qu’il réitère dans Bullet train sous la panoplie de Coccinelle, un assassin loser et angoissé qui doit subtiliser une mallette dans un train à grande vitesse reliant Tokyo à Morioka.