Qu’il se loge dans les montages publicitaires du conceptuel Eight Postcards from Utopia ou dans le procès fictif concluant Bad Luck Banging or Loony Porn, le cynisme a toujours guetté le cinéma de Radu Jude, jeu d’équilibriste entre regard en surplomb et humanisme fragile. Que Dracula soit un échec n’est qu’à moitié étonnant : il prolonge un geste auteuriste poussé ici à l’extrême, décidé à s’épuiser lui-même — puis nous avec — et, ce faisant, à rompre la fragile tension qui faisait sa singularité.
Les personnages de Desplechin ressemblent à des promeneurs qui arpentent les films comme de longs couloirs sans fin — couloirs de mémoire, de désir, de rêve — où ils pensent avancer en croyant s’approcher d’eux-mêmes mais ne font que s’enfoncer plus profondément dans leurs propres énigmes. Les strates du temps et de la conscience s’y superposent et se répondent : le présent dialogue avec les souvenirs, les pressentiments envahissent la conscience et les songes se confondent parfois avec la vie. Ce qui, autrefois relevait du vertige, devient ici, dans Deux Pianos, un mouvement plus apaisé, traversé d’une lumière nouvelle douce. Comme si, après tant d’années de tumulte intérieur, Desplechin contemplait enfin ses personnages avec une tendresse qui ne diminue rien de leur complexité mais en éclaire délicatement les zones d’ombre.
« Moteur Raoul ! ». C’était peut-être lui le vrai héros du tournage d’À bout de souffle : Raoul Coutard, chef opérateur du film, qu’on enferme, recroquevillé dans un chariot, appliquant les excentricités de son chef d’orchestre imprévisible Jean-Luc Godard qui lui parle de ce fameux « plan de Jeux d’été d’Ingmar Bergman » que bien sûr il n’a pas vu puisqu’il servait au Vietnam. Subtilement, car il ne manque ni d’intelligence ni de malice, Linklater signale la distance de classe qui sépare les deux hommes, rabaissant l’auteur de ses hauteurs élitaires, en même temps qu’il rappelle la singularité de cette génération de cinéastes cinéphiles qui forment la Nouvelle Vague, la première qui grandit avec et par les images. Génération qui naît du cinéma lui-même.
Lorsque Lillian Hellman, à qui le festival de San Sebastián dédie une rétrospective, écrit La rumeur, représenter ou faire allusion à l’homosexualité sur scène est illégal dans l’État de New York. Le réception critique et publique de sa pièce lui permet de braver cette interdiction et de monter l’œuvre à Broadway. En 1936, William Wyler en tourne une version. Mais sous le Code Hays, l’objet de la rumeur (l’homosexualité des deux professeures) est transformée en tromperie hétérosexuelle. C’est seulement en 1961 que Wyler pourra réaliser une nouvelle adaptation et un remake de son propre film, reprenant cette fois les thèmes originels de l’œuvre d’Hellman.
Dans Nuremberg, James Vanderbilt retrace les événements qui mènent au procès historique. Ce qui intéresse principalement le cinéaste ce sont les échanges (fictifs) entre les prisonniers nazis et un psychiatre envoyé par l’armée américaine pour étudier leur comportement et éviter toute tentative de suicide. Un programme alléchant que Nuremberg réduit rapidement et efficacement à néant.
Au moins depuis Punch Drunk-Love (2002), le cinéma de Paul Thomas Anderson n’a eu de cesse de prendre à revers la promesse de ses films, l’horizon d’attente des spectateurs et les motifs des genres dont il s’emparait. Dans le film précité, comme plus tard dans Licorice Pizza (2021), la comédie romantique déraillait, chacune à sa façon ; le bain de sang annoncé par There Will Be Blood (2007)tardait à jaillir, en dépit d’un récit agonistique, sous le signe du crime (capitaliste), tandis que la trame policière de l’erratique Inherent vice (2014) s’évaporait et que la grande fresque sur la scientologie présupposée par The Master (2012) cédait la place au spectacle épuré et trouble des rapports de force entre deux hommes. Aussi trouble que ne l’était l’amour aromantique de Reynolds et Alma dans Phantom Thread (2017). Sans surprise donc, mais non sans étonnement ravi, le génie du cinéma américain contemporain récidive avec Une Bataille après l’autre, film d’action et comédie tout en dilutions, qui traite de – et procède par – révolution.
Kaouther Ben Hania continue à explorer la frontière entre cinéma de fiction et documentaire. Dans La voix de Hind Rajab, elle reconstitue les événements ayant eu lieu le 29 janvier 2024 : Hind Rajab, une fillette de six ans, est prisonnière dans la voiture de son oncle, tué avec les autres passagers par l’armée israélienne. Seule au milieu des cadavres, Hind demeure coincée et cachée. Des heures durant, elle reste au téléphone avec le Croissant-Rouge palestinien (une société de secours) qui tente de la rassurer et de coordonner la venue d’une ambulance.
Dans Le cri des gardes, Claire Denis adapte le Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Les quelques idées formelles que la cinéaste propose relèvent d’avantage de la scénographie que de la mise en scène. Si le théâtre de Koltès est éprouvant, Le cri des gardes l’est aussi, mais dans un autre registre.
Autant rejeté par l’extrême droite – interdit dans plusieurs festivals israéliens, le film n’a toujours pas de distributeur là-bas – que par une certaine partie de l’extrême gauche, taxant notamment sa production partiellement israélienne, Oui affiche le curieux paradoxe d’un film nommé autour de l’expression d’une adhésion étant sujet à opposition. Tous ces rejets, aussi intéressants puissent être certains (peut-on séparer une œuvre de sa production ?), partagent néanmoins un élément commun : aucun des détracteurs principaux du nouveau film de Nadav Lapid ne semble l’avoir vu. Que toutes ces voix soient entendues est une chose, mais celle du film, en tant que forme artistique et donc politique, semble avoir été muselée. Oui a pourtant des choses à dire.
On espère depuis longtemps que Gregg Araki délaisse un peu la réalisation d’épisodes de séries (Dahmer, Riverdale, 13 Reasons Why…) pour se remettre au cinéma.C’est qu’il y a plus de dix ans depuis son dernier long métrage, White Bird in a Blizzard (2014) – qui avait par ailleurs reçu un accueil mitigé. Dans l’attente de I Want Your Sex (avec Olivia Wilde et Charli xcx), toujours sans date de sortie, on peut se replonger dans les débuts du réalisateur pionnier de la Queer New Wave : le 17 septembre, la « Teenage Apocalypse Trilogy », compose de Totally F***ed Up (1993), The Doom Generation (1995) et Nowhere (1997), s’offre une ressortie en salle.