Curieux objet que ce Burgundy, fruit d’un patient travail d’immersion des réalisateurs étasuniens Michael Dweck et Gregory Kershaw dans le terroir bourguignon. Dressant le portrait d’une communauté gravitant autour de la passion du vin, le long-métrage se situe dans un état intermédiaire assez passionnant entre fascination et satire.
Vous avez souvent filmé des enfants dans des rôles importants, et pas seulement comme faire-valoir des adultes. Ils sont ici les protagonistes des Roches Rouges, qu’est-ce qui vous intéresse dans la figure de l’enfant ?
Ils ont quelques de très original, au sens premier du terme : ils sont la mémoire du commencement de tout. Ça m’intéresse de les filmer pour retrouver quelque chose qui est vrai. C’est un peu comme un paysage, je ne leur demande pas de composer une idée que j’aurais – d’ailleurs, je n’ai pas d’idée – ce que je veux c’est capter un aspect tout à fait essentiel pour le cinéma. Une forme de vitalité qu’on appelle enfance. Cette vitalité, je ne peux pas l’inventer, et j’en avais besoin pour ce film là. Les enfants de 4-5 ans n’ont pas de filtre, ils ne se posent pas de question, ils sont très vivants. Je ne voulais surtout pas les transformer mais les filmer comme ils étaient.
Vous exploitez souvent le registre de l’absurde, avez-vous l’impression que c’est une tonalité qu’on retrouve presque naturellement chez les enfants ?
La délocalisation a parfois du bon : en troquant ses plages du nord pour celles du sud de la France, Bruno Dumont insuffle une vitalité nouvelle à son cinéma, tout en revenant à l’enfance de l’art. Tout commence d’ailleurs par le passage d’un train sur un viaduc, évocation d’une vue Lumière originelle, qui place les aventures des gamin·es en contrebas sous les hospices d’un ravissement esthétique primitif. C’est ce que donne à ressentir l’emploi quasi-systématique d’un très grande angle et d’une caméra portée, langage inhabituel chez Dumont : coller au plus près des visages étranges de ces têtes blondes, attraper leurs déplacements imprévisibles, les yeux grands ouverts pour tout embrasser.
Produit par Alex Coco, déjà derrière Red Rocket (Sean Baker, 2021), The Sweet East (Sean Price Williams, 2023) et Anora (Sean Baker, 2024), Club Kid confirme un récent regain de vitalité du cinéma indépendant américain. Il marque aussi le passage au long-métrage de Jordan Firstman (également acteur, il assure ici le rôle principal), qui se distingue d’une partie de ses contemporains par une forme de croyance dans le récit traditionnel et une mise en scène héritée du cinéma classique. Plus proche de Sean Baker, donc, que de Tyler Taormina, Sean Price Williams ou Carson Lund, disons.
En juillet dernier, le cinéaste britannique Mike Leigh déclarait au média Indiewire qu’en raison de sa myosite – une maladie auto-immune provoquant la destruction progressive des muscles –, Tender Loving Care serait très certainement son ultime film. Si, par malheur, tel devait être le cas, difficile d’imaginer plus belle lettre d’adieu.
Le talent de Zach Cregger pouvait-il survivre au sein d’une franchise ? C’est la question qui se posait à l’annonce de son embauche à la réalisation du huitième film adapté de la célèbre saga vidéoludique Resident Evil. Si ce long-métrage témoigne à nouveau de ses qualités de metteur en scène, force est de constater que les limites du cinéaste, déjà présentes dans ses précédents efforts, apparaissent ici plus nettement encore.
Avant toute chose, il y a l’adverbe soudain. Aussitôt prononcé qu’il nous échappe. Bref et imprévisible, c’est dans sa disparition qu’il se révèle. En somme, soudain c’est le Temps qui frappe. Ryusuke Hamaguchi, avec la patience d’un peintre, le traque jusque dans ses moindres retranchements. Sa caméra observe les fluctuations de lumière, les corps épuisés de Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamato) en constante lutte avec le présent qui les use. Leur rencontre a quelque chose de Rivette, de la légèreté du hasard. Elle se déroule sur les hauteurs d’une butte (celle du Chapeau-Rouge) d’où l’on voit l’étalement de la capitale et ses rues qu’elles arpenteront minutieusement, avec une précision de géographe. Tomoki, jeune homme atteint de trouble psychique, sert de relai aux deux femmes. Un soir, en rentrant du travail, Marie-Lou (directrice d’un EHPAD) s’abrite avec lui d’une pluie estivale sous les branches d’un arbre. Affolés, Mari (metteuse en scène) et Goro (comédien et grand-père de Tomoki) les retrouvent alors que la pluie se calme. Hamaguchi, en disposant ainsi arbitrairement Mari et Marie-Lou dans le même cadre, fait éclore un échange qui se poursuivra tout le long du film. Une discussion qui, comme tout grand dialogue, se meut en pensée ; permet de mieux voir et saisir le monde.
Sous un doux soleil matinal, Said (Syuleyman Alilov Letifo) attend Veska (Yana Radeva), partie se doucher et s’habiller avant d’entamer une nouvelle journée de travail. Pudique, cet homme d’une cinquantaine d’années demeure nonchalamment devant la maison. Meinhard (Meinhard Neumann), lui aussi, était saisi d’un même état de présence. Après avoir été passé à tabac en pleine nuit, l’ouvrier allemand regagnait le cœur de la fête et reprenait lentement la danse. Un même flottement relie ces deux séquences, qui concluent respectivement L’aventure rêvée, le nouveau long métrage de Valeska Grisebach, et Western, son précédent film sorti en 2017. Pourtant, si leurs images semblent se répondre, elles obéissent à des logiques sensiblement différentes.
Combien de temps faut-il pour apprendre à regarder autrement au cinéma ? À en croire la méthode Koberidze, trois heures suffisent pour défaire les automatismes de la perception, et rendre au regard une disponibilité que les habitudes spectatorielles avaient jusqu’ici émoussée, au point de quitter la salle les yeux aussi renouvelés que discrètement embués par la beauté plastique du film.
Werner Herzog a déjà pu flirter avec une manière National Geographic du documentaire. Dans Jag Mandir, film de commande pour la télévision, ou encore The White Diamond sur une expédition en ballon dirigeable. Voir son nom associé à la chaîne distribuée par Walt Disney sur l’affiche de Ghost Elephants ne surprend donc pas tant, mais laissait craindre un appauvrissement de son regard et de sa forme. Leur standardisation doublée d’une exotisation, lui qui s’en est toujours habilement préservé. N’en déplaise à ceux qui persistent à lui faire ce procès.