« Mon amour, tu es cette “imagine” » : à l’écoute de cette phrase, qui constitue l’une de ses œuvres, le poète Yam Gong déclare qu’il ne « contrôle plus rien », que « ces mots ne sont pas de moi », mais proviennent de « forces extérieures ». L’amour naîtrait ainsi non d’un geste volontaire mais d’un abandon presque mystique. Le bref instant auquel Ann Hui consacre quelques minutes dans Elégies, son dernier long métrage documentaire, pourrait à bien des égards condenser la tension qui traverse The Secret, Boat People ou encore Love in a Fallen City : tout sentiment s’y noue à une forme de perte de contrôle.
Illusions Perdues il y a cinq ans, qui adaptait Balzac, Les Rayons et les Ombres aujourd’hui, qui tire son titre d’un recueil de Victor Hugo. Et si Xavier Giannoli se rêvait plus en romancier qu’en cinéaste ? Ou, plus fâcheux encore, en auteur plus soucieux du spectacle et du romanesque que d’observer les clairs-obscurs des êtres. La tache qui gâte Les Rayons et les ombres découle, comme toujours, non pas de l’intention (affichée) du film : donner à comprendre plutôt qu’à juger des individus pris dans les rouages de la collaboration, le journaliste Jean Luchaire (Jean Dujardin), sa fille Corinne (Nastya Golubeva), actrice qui sera frappée d’indignité nationale, ainsi qu’Otto Abetz (August Diehl), ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris alors qu’il fut avec Luchaire un fervent activiste pour la paix après la Grande Guerre. Pas d’ombre dans l’intention, non, mais dans la forme. Une mise en scène qui ne sait jamais à quel saint se vouer. Se vouer au grand spectacle, à sa direction de spectateurs principielle, ou au trouble que susciterait l’observation amorale des sujets ; au discours empreint de didactisme historique et politique, ou à l’esthétique, seul agent possible d’un véritable vertige affectif.
En 2024, dans son film Babygirl, Halina Reijn piratait déjà la comédie romantique en y insufflant une relation BDSM entre une dirigeante de la tech interprétée par Nicole Kidman, et son stagiaire, campé par Harris Dickinson. La réalisatrice néerlandaise accomplissait un vrai tour de force en débarrassant les rapports sadomasochistes des idées reçues qui leur collent à la peau : déviances psychologiques, perversions sexuelles, et asymétrie de pouvoir. Basés au contraire sur l’écoute, l’attention à l’autre et le consentement, les jeux de domination auxquels s’adonnaient les deux personnages aboutissaient à la création d’un espace de liberté partagée, d’affranchissement des masques sociaux et de renoncement à d’étouffantes injonctions. Dans ce cadre sécurisé, Romy, girlboss et mère modèle pressurisée de toutes parts, retrouvait la possibilité d’explorer ses désirs et, surtout, de douter.
Troisième long métrage au compteur pour Bradley Cooper cinéaste, et trois thèmes déjà, au moins, qui se dessinent de film en film : le spectacle, le couple, ainsi qu’un certain goût du classicisme hollywoodien. A Star Is Born (2019) offrait un quatrième remake au film éponyme de William A. Wellman de 1937, qui engendrera par la suite le chef d’œuvre de George Cukor avec Judy Garland, tandis que Maestro (2023) explorait la figure et les rapports conjugaux de Léonard Bernstein, illustre compositeur et chef d’orchestre dont la renommée internationale tient beaucoup à ses bandes originales, parmi les plus fameuses de l’histoire du cinéma. Après la comédie musicale, que jouxtait encore Maestro, place à la comédie de remariage dans Is This Thing on ?, teintée de ce que le Hollywood moderne a enfanté comme un nouveau genre depuis Kramer contre Kramer (Robert Benton, 1979) : le film de divorce.
Chaque décennie environ, Hollywood se réinvente par ses acteurs stars. Sang neuf, les nouvelles têtes d’affiches servent autant à remplir les salles qu’à recevoir des prix en arborant fièrement les vêtements d’une marque de luxe. Josh O’Connor et Paul Mescal, les deux stars qui nous intéressent ici, sont arrivés au bon moment. Propulsés tous deux du petit au grand écran, ils portent de rôle en rôle, de modestes en grandes productions, une image de marque. Celle d’une masculinité fragile, d’un corps rocailleux et athlétique mais cachant fissures et blessures en tout genre. Du rôle le plus réussi, The Mastermind, en passant par le pire, Hamnet, leurs visages inondent les rues, les gares et les téléphones. Leur confrontation était alors tout attendue. Confrontation ? Non, plutôt leur fusion, le frôlement de leurs deux images. Car ici, dans Le son des souvenirs, la confrontation s’évite. Hors de question de créer une guerre d’ego à la Belmondo-Delon, Stallone-Lundgren, ou, son autre variante, Stallone-Russell. L’un chante (Paul Mescal), l’autre compose (Josh O’Connor). Ils se rencontrent à l’aube de la Première Guerre mondiale sur les bancs de l’école de musique et, très rapidement, débute une passion intermittente et interrompue par les affres de l’Histoire.
Le problème de la fidélité d’une adaptation filmique d’une œuvre littéraire trahit très souvent un mépris du cinéma. On ne sait d’ailleurs jamais vraiment jauger le degré de fidélité d’une adaptation à son référent livre, chacun y allant de son opinion. On ne sait jamais où elle commence. Où elle s’arrête. Et selon quel principe. Fidélité au récit ? Fidélité d’esprit ? Un peu des deux ? François Truffaut, en 1958, réglait la question : « Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise adaptation », parce que la fidélité est un principe essentiellement moral, autant que celle qui doit régir un couple, et qui connote la thèse un peu rance d’une hiérarchie entre deux arts, d’une prévalence de la littérature sur le cinéma. Il n’aura échappé à personne, pour ceux qui auront eu l’infortune de tomber nez à nez avec la bande-annonce de ‘‘Hurlevent’’, que ce problème n’a pas dû même effleurer Emerald Fennell. Et ça tombe bien. Car la seule et unique question qui doit nous occuper concerne le geste de cinéma. ‘‘Hurlevent’’ vaut-il esthétiquement ? Comme œuvre de cinéma ? Réponse : ‘‘Hurlevent’’ est du cinéma ; du cinéma entre guillemets.
Mariano De Santis, président de la République d’Italie, s’apprête à finir son mandat. Très apprécié par son peuple, ses années de gouvernance ont redressé l’équilibre du pays. Une dernière décision reste à prendre : faut-il adopter la loi autorisant l’euthanasie ?
C’est accompagné d’une rétrospective intégrale au Centre Pompidou (provisoirement logé dans les salles du MK2 Bibliothèque) que le cinéaste espagnol Jonás Trueba nous donne des nouvelles de 2016. Dix ans nous séparent de la fabrication de La Reconquista, quatrième long-métrage de son auteur et première collaboration avec l’actrice et cinéaste Itsaso Arana. Presque autant de temps qui séparent Manuela et Olmo, jeunes trentenaires et anciens premier amour, qui se retrouvent à Madrid l’espace d’une soirée pour se rappeler leur passé.
« Don’t think twice, it’s all right » (« N’y pense plus, tout va bien »). C’est sur cette injonction douce de Bob Dylan que se clôt la première saison de Mad Men. Jusqu’au printemps 2026, Arte rediffuse l’intégralité de la série, nous offrant ainsi l’occasion de repenser ce monument du petit écran. Créée en 2007 par Matthew Weiner (qui avait été à bonne école comme producteur et scénariste des Sopranos), elle n’a pas pris une ride, et continue d’être considérée comme l’une des plus grandes séries de tous les temps.
Après Memory, qui laissait entrevoir chez le cinéaste mexicain une inflexion plus empathique et presque conciliatrice, Dreams opère un retour brutal à un cinéma de la cruauté, désenchanté et résolument mal aimable. Toute promesse d’optimisme, suggérée par le titre, est méthodiquement déjouée dès les premières images d’un camion abandonné au Texas dans lequel gisent des cadavres de migrants mexicains. Cette ouverture, loin d’être illustrative, inscrit d’emblée le film dans une réflexion politique implacable sur les corps déplacés, exploités, rendus invisibles.