Dans leur premier long-métrage Mourir à Ibiza, le trio de cinéastes que forment Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, convoquait la figure d’Éric Rohmer à travers un conte estival en trois actes, prenant pour point de départ la rencontre contrariée entre Léna et son compagnon de voyage. Avec Laurent dans le vent, leur second film présenté dans la sélection de l’ACID, les réalisateurs délaissent l’esthétique lo-fi de leur premier film et bénéficient d’une production plus aboutie pour explorer avec un regard plus inspiré les aspirations d’une jeunesse en marge, en quête d’une utopie opposée aux injonctions contemporaines.
Il y a quelque chose d’immédiatement envoûtant dans L’Engloutie, premier long-métrage de fiction de Louise Hémon, jeune réalisatrice venue du documentaire et de l’art vidéo. Quelque chose qui tient en premier lieu à la matérialité de l’image : dans une nuit d’encre, un petit groupe de personnes chemine à travers la montagne, en tête duquel une jeune femme et un âne se détachent, à la faveur de la flamme vacillante d’une lampe à huile. D’emblée, le film se situe dans un entre-deux et invite ses spectateur·ices à se rapprocher de l’écran pour tenter d’en mieux discerner les contours.
Déterminés que nous sommes par des normes ou des pratiques sociales et communautaires bien ancrées, impossible d’échapper à la tradition immuable de la communauté cinéphile : le top annuel. Alors que l’an 2025 est en voie de s’éteindre, rallumons le un peu, à l’aune des quelques films qui auront marqué notre rédaction. L’année dernière, c’est La Zone d’intérêt qui fut l’événement incontesté. Cette fois, pas un choc partagé, mais quatre œuvres plébiscitées : Une bataille après l’autre, film d’action qu’on n’attendait pas de la part de Paul Thomas Anderson, L’Aventura de Sophie Letourneur, qui confirme son statut d’ovni dans le ciel du cinéma mondial, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, errance brésilienne, tortueuse et colorée de Wagner Moura, et surtout le documentaire sidérant d’Albert Serra, Tardes de soledad, dont la radicalité, bien qu’éprouvante voire dérangeante, aura au moins eu le mérite d’accomplir ce que le cinéma désormais semble accomplir si peu : donner à voir des images neuves, qui ne soient pas des images d’images. Des images de la même trempe que celles dont parlait l’écrivain Jean Cayrol, collaborateur de Nuit et Brouillard, lorsqu’il disait que « l’image devient un art quand elle nous impose un regard auquel nous ne nous habituons pas ». Peut-être l’année 2026 nous en offrira-t-elle. Nous l’espérons.
Sorcellerie, sang, flammes et romance queer. Que ma volonté soit faite mélange plusieurs esthétiques cinématographiques en vogue ces dernières années : on y retrouve notamment les braises et les tensions érotiques lesbiennes inavouées de Portrait de la jeune fille en feu ou la jeune héroïne ténébreuse, aux yeux taiseux mais profonds, de Grave. Le film de Julia Kowalski prend ces tendances comme de solides appuis pour prétendre à une fable féministe, quitte à s’engouffrer dans un scénario particulièrement bancal.
« On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. » – Plume, Henri Michaux, 1938
Le panorama est ce qui nous fait voir de haut. Dans un paysage tout peut sembler minuscule ou interchangeable, et seulement quelques silhouettes se distinguent au milieu d’un tapis de similitudes. Le panorama désigne aussi un trompe l’œil : une peinture se faisant passer pour une vitre, mais qui n’est qu’un mur recouvert d’imitations.
Retrouver la bande d’Amin dans Canto Due, c’est d’abord éprouver une étrange sensation de déjà-vu. Le temps, ici, semble s’être suspendu. Sept ans pour nous, quelques jours pour eux : cette disproportion crée un léger vertige. Sous le soleil de Sète, les visages semblent figés dans un été qui refuse de s’achever, comme si les personnages étaient enfermés dans un marivaudage immuable et qui prête au film des allures de série B.
Retour à la cité d’Émeraude : après avoir découvert la supercherie du magicien d’Oz, Elphaba défie la gravité et part se réfugier dans des contrées plus éloignées, à l’Ouest… Alors que le premier opus mettait en avant un message politique certes louable mais aussi éculé, le second se construit autour d’un enjeu narratif plus spécifique : la désinformation. Le propos – naïf mais nécessaire – demeure le même : ne pas se fier aux apparences. Cependant, dans ce volet, son exploitation gagne en densité.
Dans La Diplomate, Deborah Kerr met en scène la vie de Kate Wyler, ambassadrice américaine au Royaume-Uni. Les premières saisons se centraient principalement sur l’adaptabilité de Kate : son passage des États-Unis à Londres (le centre névralgique d’enjeux narratifs et de péripéties géopolitiques se déplaçant évidemment avec elle) et sa campagne discrète pour devenir vice-présidente. Mais la fin de la troisième saison (la mort du président des États-Unis) laissait présager de nouvelles intrigues hautement plus rocambolesques.
Comment fabriquer un héros d’action en 2025 ? C’est la question que pose ce Running Man revisité par Edgar Wright, trente-huit ans après une première adaptation kitsch et musclée par Paul Michael Glaser, quarante-trois ans après l’œuvre originale de Stephen King. Signé Richard Bachman, alias généralement réservé à ses fictions ancrées dans le réel les plus désespérées, le roman paraissait dans un contexte bien particulier : après une décennie 1970 marquée par la désillusion, le peuple américain retrouvait la foi en ses institutions en catapultant une star de cinéma à la Maison Blanche. L’accession à la présidence de Ronald Reagan en 1981 faisait entrer de plein pied les États-Unis dans le règne de l’image : qu’importe le fond, pourvu que la forme soit suffisamment séduisante pour nous rallier à sa cause. Dans cette nouvelle ère, le cinéma se faisait le vecteur de récits triomphalistes fallacieux, menés par des corps masculins sculptés par le bodybuilding et les stéroïdes, eux-mêmes devenus pures surfaces.
A House of Dynamite, nouveau film de Kathryn Bigelow sorti directement sur Netflix, reprend là où Zero Dark Thirty (2012) s’était arrêté ; aux portes d’un monde presque intégralement basculé de « l’autre côté », patiemment fondu et absorbé dans son envers numérique, univers d’informations et d’images. La fin en suspens du magnum opus de Kathryn Bigelow centré sur la traque de Ben Laden – « Où voulez-vous aller ? » adressait-on à Maya (Jessica Chastain), enquêtrice défaite d’avoir enfin trouvé et exécuté sa cible – ouvrait sur un vertige dans lequel s’engouffre ce film-ci. La cinéaste délaisse pour l’occasion la fiction inspirée de faits réels (son sillon de Démineurs à Detroit), imaginant ex nihilo une frappe nucléaire imminente sur le territoire américain et la réponse simultanée des différentes agences gouvernementales, de la situation room au président lui-même. Son objectif pourtant reste le même : se placer, à coups de missiles atomiques s’il le faut, à un point d’incandescence du monde d’aujourd’hui.