Kafka

Rétrospective Jeremy Irons

©D.R.

En 1991, Steven Soderbergh se lance dans la réalisation d’un second long-métrage. Le premier, Sexe, mensonges et vidéo, vient de faire de lui le second plus jeune réalisateur jamais récompensé par la Palme d’or au festival de Cannes de 1989. Son Kafka sera malheureusement le premier d’une série de plusieurs échecs au box-office, et inaugure donc une période difficile pour un auteur pourtant prometteur.

Kafka est un film méconnu d’un réalisateur aujourd’hui célèbre, dont la réputation est celle d’un artiste éclectique aimant alterner entre des projets tout public à gros budget (Ocean’s Eleven) et d’autres plus personnels. Kafka fait indéniablement partie de la seconde catégorie. Un scénario surprenant adapté d’un des plus grands auteurs du XXème siècle, tourné en noir et blanc (avec quelques touches de couleur), mêlant intrigue policière, propos philosophique, enjeu politique et style quasi-horrifique…

Le résultat est une œuvre passionnante, dont l’idée est déjà en soi particulièrement originale et pertinente : mettre en scène l’écrivain dans son propre univers, et préférer à la biographie réelle une aventure fantasmée. Kafka a donc pour héros l’auteur lui-même, confronté à une aventure mêlant des éléments de ses œuvres réelles, Le procès et Le château notamment. Choix d’autant plus judicieux que les œuvres de l’écrivain ne sont pas autre chose que l’expression de ses propres angoisses – le héros du Procès ne s’appelle pas « K » pour rien.

Kafka, donc, petit comptable d’une entreprise à l’activité obscure, écrit sur son temps libre d’étranges histoires que peu de monde semble apprécier. Quand on lui demande de quoi parle son prochain livre, il répond distraitement : d’un homme qui se transforme en insecte – rires de l’assemblée. Un jour, l’un de ses collègue disparaît ; il décide d’essayer de le retrouver, et se trouve mêlé à une intrigue mystérieuse opposant un groupe révolutionnaire à un pouvoir tyrannique.

Dans cet univers sombre, un Jeremy Irons tout en élégance et phrasé détaché incarne avec un calme las et stoïque le seul homme véritablement normal de cette société. Sa marginalité est justement ce qui le distingue de cet univers bureaucratique et cauchemardesque, où presque personne ne semble vraiment le comprendre, et où ceux qui l’entourent se différencient essentiellement les uns des autres par le degré de bizarrerie et d’inquiétude qu’ils suscitent. Un monde fixe, froid et obscur, dans lequel le visage de l’acteur, un des seuls à être presque toujours entièrement éclairé, est sculpté par un noir et blanc plus sombre que lumineux dans lequel les visages émergent à peine de l’ombre. Jeremy Irons est, littéralement, la seule lueur qui guide le spectateur, le seul personnage auquel on parvient à s’identifier. Une certaine pureté demeure en celui qui à sa manière résiste au système qui cherche à le soumettre, et qui revendique : « Je n’écris que pour moi », « Je ne pense qu’à moi » – et qui pourtant nous demeure profondément sympathique. Sans la sincérité et la détermination que l’interprète insuffle à son personnage, la perception du film aurait été bien différente. Soderbergh a d’ailleurs déclaré en interview qu’il n’aurait pas fait le film si Irons n’avait pas accepté le projet.

Si l’on sent de nombreuses influences, comme le Procès d’Orson Welles, ou les films noirs de façon générale, le film se place avant tout sous le signe de l’expressionnisme allemand, mouvement né dans les années 1920 caractérisé par son symbolisme et sa vision déformée et fantasmée du réel. On retrouve dans Kafka des contrastes forts ; des décors gothiques tout en voûtes, ruelles, et bâtisses surplombantes ; ou encore des cadres obliques, des plongées ou contre-plongées déformantes. Les trois plus grands réalisateurs du mouvement sont même plus ou moins directement cités : sur un mur, des affiches évoquent la police des intertitres du Cabinet du Docteur Caligari de Robert Wiene. Un peu plus loin, l’image d’un homme les bras en croix rappelle le Metropolis de Fritz Lang. Un des personnages s’appelle même Murnau. Autant de références qui ont en commun le thème de l’aliénation de l’homme, que ce soit par l’hypnose (le tueur de Kafka n’est pas sans évoquer celui de Caligari) ou le travail. Dans le même temps, Soderbergh n’hésite pas à jouer avec des codes plus récents, des interprétations plus modernes des mêmes idées : Kafka lorgne parfois du côté du body horror à la Cronenberg, jouant à déformer les corps, à révéler leur monstruosité.

Pourtant, Kafka n’est pas qu’un exercice de style intellectuel et ultra référentiel par un auteur de niche. Son scénario suit une structure on ne peut plus classique, son ambiance mystérieuse relève du pur thriller, les péripéties guident le héros vers un climax épique, en une course poursuite ascendante dans la plus haute tour du château surplombant la ville…

C’est là la force d’un film parvenant à synthétiser de façon si harmonieuse et si juste des influences, des thèmes et des styles si divers. Injustement méconnu, méprisé par la critique lors de sa sortie, et quasiment introuvable aujourd’hui, Kafka mérite d’être redécouvert.

Kafka / De Steven Soderbergh / Avec Jeremy Irons, Theresa Russel, Joel Grey, Ian Holm, Alec Guinness / États-Unis, France / 1h38 / 1991.

Travail au noir

Rétrospective Jeremy Irons

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Nowak et trois autres ouvriers polonais sont envoyés en Angleterre pour rénover au noir la maison de leur patron. Seul à parler anglais parmi eux, Nowak est en charge du petit groupe, mais cette responsabilité lui pèse. Lorsqu’il apprend que l’armée a pris le pouvoir en Pologne, il décide de ne pas prévenir ses camarades.

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Le Marchand de Venise

Rétrospective Jeremy Irons

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© UK Film Council / Sony

C’est au Bristol Old Vic que Jeremy Irons suit une formation de théâtre classique avant de faire ses débuts professionnels sur scène en 1969 puis au cinéma en 1980. Durant ces vingt premières années il collabore notamment trois fois avec la célèbre Royal Shakespeare Company. C’est donc sans grande surprise qu’on le voit tenir le rôle d’Antonio, aux cotés de – plus inhabituel – Al Pacino, dans l’adaptation du Marchand de Venise de William Shakespeare par Michael Radford en 2004.

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Les meilleurs films & pièces de 2019

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Une année de cinéma s’achève, en même temps qu’une décennie. Que retenir des centaines de films qui nous ont été proposés par les cinémas du monde entier ? Quels sont ceux qui ont fait bouger les lignes du septième art, et ceux qui continueront de nous accompagner intimement ? Tradition cinéphile oblige, voici nos classements, visant la sincérité plutôt qu’une impossible exhaustivité, des œuvres qui nous ont ému, captivé ou impressionné en 2019 et durant la décennie qui vient de s’écouler. En attendant d’en entamer une nouvelle !

NOS FILMS PRÉFÉRÉS DE L’ANNÉE

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Hôtel des Amériques

Rétrospective Patrick Dewaere

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Catherine Deneuve (Hélène) et Patrick Dewaere (Gilles) © Sara Films / Antenne 2

Hôtel des Amériques raconte l’histoire de Gilles et Hélène. Le chaos de leur rencontre est annonciateur de leur relation : alors qu’il rentre chez lui un soir, Gilles manque de se faire percuter par la voiture d’Hélène. Leur amour n’a rien d’harmonieux ; lui n’a jamais quitté Biarritz, et tous les soirs arpente religieusement les bars avec son meilleur ami à la recherche de nouvelles conquêtes. Elle est une anésthésiste parisienne et bourgeoise, désillusionnée après la mort de son mari. 

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Beau-père

Rétrospective Patrick Dewaere

 

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Patrick Dewaere (Rémi) et Ariel Besse (Marion) © A2 / Sara Films

Beau-père fait partie de ces films qu’il serait impossible de réaliser aujourd’hui : Rémi, un pianiste de club se rêvant grand musicien, voit les attentions de sa femme s’estomper de jour en jour. Lorsque celle-ci est victime d’un accident de voiture, il se retrouve seul avec sa belle fille de quatorze ans, folle amoureuse de lui. 

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Parasite

Au cinéma le 5 juin 2019 / Rétrospective Palme d’or

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©The Jokers / Les Bookmakers

  Le cinéma du sud-coréen Bong Joon-ho a toujours investi les genres avec une éblouissante maîtrise formelle, au service d’un constant plaisir du récit et d’un discours clairvoyant sur son époque : le film policier avec Memories of Murder (2003), la science-fiction avec Snowpiercer (2013) ou encore la fable écologiste avec Okja (2017). Parasite, quant à lui, se trouve à la croisée du drame, du thriller et de la comédie, mêlant admirablement bien l’exercice de mise en scène à la réflexion sociale. Le film oppose deux familles : d’un côté, les Kim, vivant à l’étroit dans un sous-bassement piteux à peine ouvert sur l’extérieur, obligés de se connecter à la wi-fi des voisins et gagnant un peu d’argent en pliant des cartons à pizza ; de l’autre les Park, riches bourgeois habitant une maison d’architecte – le fils est un enfant-roi, les parents ont la naïveté de ceux qui n’ont jamais manqué de rien. Le point de contact entre ces deux familles que tout oppose intervient par l’intermédiaire du fils des Kim, à qui un camarade propose de le remplacer pour donner des cours d’anglais à la fille des Park. Il fabrique un faux diplôme (ce qui lui vaut les éloges de son père), et obtient son passe-droit pour pénétrer dans la demeure ultra-moderne. Le jeu d’imposture et le duel de classes peut commencer.

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Stalag 17

Rétrospective Billy Wilder

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William Holden, oscarisé pour son rôle dans Stalag 17

1944. Deux prisonniers du Stalag 17, un camp allemand, ont tout prévu pour s’évader, avec le soutien de leurs camarades de baraque. Le tunnel est creusé, l’entrée soigneusement camouflée sous un poêle. L’itinéraire est calculé pour éviter les gardes et leurs projecteurs. L’instant venu, les deux hommes s’engouffrent. Mais quand vient le moment de respirer l’air libre, trois soldats allemands les attendent et les fusillent. Comment pouvaient-ils être au courant ? Il y a forcément un traître dans la baraque… Ainsi commence Stalag 17, un film trop méconnu – à tort – réalisé par Billy Wilder en 1953 suite à l’échec commercial du Gouffre aux chimères. Une voix off annonce en ouverture, avec ironie et désenchantement, en avoir assez des films de guerre traditionnels, spectaculaires et sensationnels. Il est en effet tout le contraire, et prend un parti inédit : c’est un film d’évasion, dans le veine de ceux de Jean Renoir, doublé d’une intrigue d’espionnage, qui reste jusqu’au bout une comédie. Cynique, bien entendu.

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L’Odyssée de Charles Lindbergh

Rétrospective Billy Wilder

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James Stewart dans le cockpit du Spirit of St. Louis

Le 21 mai 1927, Charles Lindbergh devient le premier pilote à relier New York à Paris sans escale et en solitaire, en l’espace de 33 heures, à bord de son avion The Spirit of Saint Louis. Avec un cahier des charges contraignant – ne mettre en scène que le vol transatlantique lui-même et s’en tenir au livre de Lindbergh -, Billy Wilder réalise un film d’aventures aériennes captivant, avec James Stewart dans le rôle de l’aviateur.

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Le Poison

Rétrospective Billy Wilder / Palme d’or

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Ray Milland (Don Burnham) et Howard Da Silva (Nat, le barman) © Paramount Pictures

Tourné en 1945, Le Poison reste probablement l’une des œuvres les plus sombres de Billy Wilder. Le cinéaste, connu pour son approche sarcastique, s’attaque ici, sans une pointe d’humour, à la question de l’alcoolisme.

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