Humilié devant ses confrères de l’armée, le capitaine Alfred Dreyfus, tremblant de déshonneur, est dégradé. C’est la première séquence du film, plongée dans un Paris grisâtre, où l’austérité la plus sèche de l’univers militaire règne sur tous les visages stricts. Cette destitution n’est pas la conclusion mais le coup d’envoi de l’affaire Dreyfus, dont les multiples rebondissements forment un matériau historique et romanesque inouï : pendant douze ans (1894-1906), la France s’est déchirée autour de cette injustice derrière laquelle se cache un antisémitisme généralisé.
Et puis nous danserons n’est pas le premier film à mettre la danse en scène dans l’idée de traiter un sujet « de société », et il ne sera pas le dernier. Mais si on peut jouer à trouver un certain nombre d’exemples, de Billy Eliott à Girl, ils sont probablement moins nombreux à traiter de la danse géorgienne, qu’on pourrait grossièrement présenter aux néophytes comme une danse traditionnelle exécutée avec la rigueur et l’exigence de la danse classique. Et c’est avec beaucoup d’intelligence que Levan Akin en fait l’élément central de son histoire, un pivot dramatique, qui cristallise toutes ses tensions : là où Merab cherche désespérément un moyen de s’exprimer, il se trouve confronté à une tradition ancestrale, à un élément constitutif d’une identité nationale, devant incarner ses codes et ses valeurs. Cette danse devient le lieu de l’opposition entre le désir de Merab de se révéler, et les forces qui l’en empêchent.
Si nos héros sont jeunes et ambitieux, s’ils espèrent faire de cette danse leur métier et rivalisent pour intégrer les ballets les plus prestigieux, le véritable défi qui leur est posé n’est pas celui de la compétition ou de la performance. En dansant, ils se heurtent surtout à une certaine idée de la masculinité, celle qui veut qu’on danse raide car on est un homme, ou que dans les vestiaires on multiplie les blagues graveleuses. Inutile de préciser que l’homosexualité est loin d’être acceptée dans le pays, et encore moins au cœur d’une de ses institutions les plus emblématiques. Quand l’équipe du film a contacté un ensemble national dans l’idée d’obtenir de l’aide pour la préparation du tournage, celle-ci leur a été refusée au prétexte que l’homosexualité n’existait pas dans la danse géorgienne…
Lutter contre cette négation, c’est alors s’exposer. Et à mesure qu’on suit l’histoire de Merab, nous parviennent par les conversations des personnages les tristes échos des mésaventures d’un certain Zaza, danseur de ballet surpris avec un homme, auquel le traitement qu’on réserve révèle toute la violence à laquelle sont exposés les homosexuels géorgiens lorsqu’ils sont découverts.
Tout en évoquant cette violence, Levan Akin se refuse pourtant à la montrer. L’histoire qu’il choisit de nous raconter n’est pas celle d’une persécution ; mais, des appartements pauvres dont on coupe l’électricité aux quartiers underground où se réfugie une culture queer inattendue, de la rigueur de la salle de danse à la liberté d’une brève histoire d’amour, Et puis nous danserons est le récit, émouvant et plein d’espoir, d’une possible libération.
Et puis nous danserons / De Levan Akin / Avec Levan Gelbakhiani, Bachi Valishvili, Ana Javakishvili / Suède, Géorgie / 1h50 / Sortie le 6 novembre 2019.
À la suite d’un pacte financier manqué avec Ferrari, le constructeur automobile Ford décide d’imaginer une voiture de sport qui lui permettra de prendre la tête de la prochaine édition des 24 heures du Mans. Ce projet sera porté par deux hommes passionnés et déterminés, faisant de l’année 1966 un tournant dans l’histoire de la course automobile.
Après Moi, Daniel Blake, Palme d’or en 2016, qui mettait en avant les conséquences de l’austérité politique britannique sur la gestation des services sociaux, Ken Loach s’empare de la question de l’uberisation. Toujours en prise avec les inégalités que le libéralisme et le capitalisme ont laissées s’installer, le cinéaste anglais dénonce ce qui étouffe encore un peu plus les classes ouvrières. Sa colère ne s’amenuise pas, et elle est toujours aussi communicative.
Hors Normes raconte le quotidien de deux associations prenant en charge les cas d’autisme les plus complexes, et qui ont pour particularité d’employer comme éducateurs des jeunes en réinsertion. Olivier Nakache et Eric Toledano, huit ans après Intouchables, parlent à nouveau du handicap à travers une comédie humaniste portée par l’énergie du groupe et de la mixité sociale, mais ils ratent le coche par un excès de lieux communs.
Troisième film du duo Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, L’Angle Mort fait partie de ces propositions inattendues dont le cinéma français a toujours besoin. Avec peu de moyens et beaucoup d’originalité, il relit le mythe de l’homme invisible à travers le parcours de Dominick, un employé d’une boutique de guitares qui possède ce don depuis l’enfance. Un pouvoir d’invisibilité que beaucoup chériraient, mais dont il se sert peu, à part pour épier les autres. Avec l’âge, il le fait d’ailleurs de moins en moins. À quoi bon être invisible si notre présence passe déjà inaperçue aux yeux de tous ?
Cela fait déjà 24 ans que le cinéma l’Arlequin, situé au cœur du 6e arrondissement de Paris, est devenu un rendez-vous incontournable pour découvrir le cinéma allemand à travers des films inédits. Durant une semaine, une douzaine de longs-métrages sont projetés, dont beaucoup ont été aperçus dans les sections parallèles du festival de Berlin. L’éducation (Benni), la religion musulmane (Oray), le mariage forcé (Juste une femme), le poids des crimes de guerre dans le présent (L’Affaire Collini), les films aux thèmes ancrés dans la société allemande prédominaient, donnant à lire, avec plus ou moins de réussite, un certain état d’esprit de la création contemporaine outre-Rhin. Et cela devient si rare qu’il faut le saluer : les séances sont précédées par des courts-métrage, formats dans lesquels résident, souvent, le plus d’inventivité.
Après 25 ans de vie commune avec Richard (Benjamin Biolay), Maria (Chiara Mastroianni) quitte le domicile conjugal lorsque son infidélité, qu’elle assume et prend même pour une évidence, est découverte. Elle part occuper la chambre 212 de l’hôtel situé juste en face de leur appartement. Cette chambre qui porte le numéro de l’article du code civil sur le devoir de fidélité des époux projète Maria dans un temps de cinéma, celui qui peut faire renaître les figures du passé.
Comment le réalisateur de la trilogie Very Bad Trip a-t-il bien pu remporter le Lion d’or à la Mostra de Venise, succédant ainsi à Roma d’Alfonso Cuarón ? Il faut croire qu’une filmographie peut prendre des détours inattendus et donner lieu à un heureux événement. Todd Phillips en est la preuve, responsable de l’un des films les plus attendus de la rentrée. S’emparant de la figure du Joker, le pire ennemi de Batman, il imagine ses origines et raconte, surtout, la plongée stylisée d’un homme dans la folie.
« Sigmund Freud a inventé la psychanalyse […]. Alejandro Jodorowsky a inventé la psychomagie. » Ainsi s’ouvre en toute humilité le nouveau film du cinéaste chilien, un documentaire consacré à la discipline qu’il a fondée et qu’il exerce depuis, au moins, les années 1980. À la différence de la psychanalyse, la psychomagie prend la forme d’une thérapie qui passe par les actes. Quelques exemples : un homme en colère contre sa famille va frapper des citrouilles sur lesquelles sont placées les photos de ses parents, avant de leur envoyer les morceaux par la poste ; une femme dont le conjoint s’est suicidé sautera en parachute… Une façon d’extérioriser les traumatismes et de se libérer des blocages psychologiques, pour accéder à un niveau supérieur de la conscience.